Œuvre

Grand beau temps. Aphorismes et pensées

Il n'y a pas de bonne société possible - il y en a de moins mauvaises que d'autres, ce qui est tout à fait différent.
Ce qui me frappe d'abord, c'est mon absence de culpabilité. Toute ma vie, j'aurai plus ou moins essayé d'apprendre, comme on m'y invitait, à me sentir coupable... Je n'y arrive pas, je l'avoue... Je me sens innocent... Ou pire : pardonné, racheté, sauvé... C'est étrange. Aucun sens moral ? Au contraire... Mais uniquement intellectuel, dirait-on. Je n'arrive pas à sentir la faute qu'il y aurait à satisfaire ses passions...
« Lascia dir le genti », « Laisse dire les gens ». « Suis ton chemin et laisse dire les gens. » C'est un conseil qu'on peut donner dix fois par jour à dix personnes différentes
Dieu, au fond, est humour. Amour et humour. Pas d'amour sans humour, et réciproquement.
L'homme, s'il ignore la vérité de l'argent, en reste au rêve. Il est exploité par la vérité qu'est l'argent. Pour que l'homme soit, pour qu'il ne soit pas un rêve d'homme, il faut qu'il comprenne qu'il est une valeur métaphysique (je ne dis pas religieuse). Partout où il met de la valeur autre qu'en métaphysique, il est nié par l'argent.
L'argent, à la limite, il ne faut pas s'en faire une montagne. Il ne faut pas s'en faire un Veau d'Or non plus. L'argent, ce n'est ni bien ni mal. C'est ça, la découverte aussi. Ce n'est ni le bien absolu, ni le mal absolu. Nous sortons de la religion de l'argent, si nous adoptons ce point de vue et seulement si nous l'adoptons. Car si nous faisons de l'argent un mal, nous fondons une religion pour lutter contre ce mal. C'est notamment le marxisme. Et à ce moment-là, on rentre dans l'ordre de la démonologie.
On le récite, on le cite, on rêve dessus, on se raconte des histoires avec, on le commente, on y croit, mais, c'est quand même étrange, on ne le lit pas. Et est-ce que le christianisme n'est pas quelque chose qui a refoulé la Bible ?
L'humain n'aime pas son corps. Il l'adore éventuellement, mais il ne l'aime pas. Et comme il est censé aimer son prochain comme lui-même, s'il n'aime pas son propre corps, il n'aime pas non plus celui de son prochain. Nous voyons ici apparaître le mal souhaité au prochain. Ou comme j'aime dire : on fait de son proche un reproche. L'évangile moderne est : tu détesteras ton prochain comme toi-même.
Rien de plus rare finalement que la volupté consciente. Celui qui sait, ne parle pas. Celui qui parle, ne sait pas.
Pour savoir écrire, il faut savoir lire, et pour savoir lire il faut savoir vivre, alors le lecteur sera le lecteur qui vit d'une certaine façon, pas d'une autre, sinon il s'endormira ou il ne verra rien. Mais à supposer qu'il mène la vie, quelle qu'elle soit, qui convient pour se donner le regard de la lecture, alors, il est tout près. C'est un voile très mince. Il peut savoir. Il peut entrer.
À un écrivain français de l'avenir, j'ai envie de dire simplement : « Pars ! Vite ! écris comme si tu t'en allais chaque fois ! tiens bon ! emporte ta langue avec toi ! » Jamais assez seul sur cette planète ! Au revoir ! On reverra ça plus tard !
Passer est autre qu'avoir été. Avoir réellement été, c'est être. On peut être et avoir été. C'est rare.
« Là où le danger croît, croît aussi ce qui sauve. » Il n'y a pas de salut sans danger extrême. Voilà de quoi nous nous sommes un peu trop déshabitués.
Si une femme vous aime, elle est deux. Loi à méditer.
Elles sont préoccupées, les femmes. Elles veulent savoir si l'une d'elles, par hasard, serait différente. Échapperait au triste sort inadmissible commun. Elles l'espèrent passionnément. Elles sont crédules. Elles se précipitent sur les nouveautés.
Le seul racisme sérieux, en définitive, se passe bien entre femmes et hommes... Tout le reste est bavardage illuminé... Et ce racisme-là se porte à merveille, il monte, il s'épanouit, il fleurit ; c'est le moteur de toujours, la source du mouvement lui-même...
Moi je suis pour que l'écrivain pense trop ; trop pour son temps.
Aimant Dieu, aimée de Dieu, aimantée par Dieu, choisissant les amants de Dieu, la musique est une réalité magnétique.
L'âme de Dieu est mathématique, contrapuntique, harmonique et mélodique. Le diable, envieux et furieux, fait beaucoup de bruit autour pour empêcher qu'on l'entende.
Dieu est amour (et humour), mais nous passons notre temps à l'alourdir, à le déformer et à l'oublier.