Œuvre

Emile ou De l'éducation (1762), II

Dans les inextricables tortuosités de ce labyrinthe j'arrangerais, au milieu de huit ou dix boîtes d'attrapes, une autre boîte presque semblable, bien garnie de bonbons.
Ne faites pas seulement l'aumône, faites la charité; les oeuvres de miséricorde soulagent plus de maux que l'argent; aimez les autres, et ils vous aimeront; servez-les et ils vous serviront; soyez leur frère, et ils seront vos enfants.
L'aumône est une action d'homme qui connaît la valeur de ce qu'il donne, et le besoin que son semblable en a.
Autant le toucher concentre ses opérations autour de l'homme, autant la vue étend les siennes au delà de lui; c'est là ce qui rend celles-ci trompeuses: d'un coup d'oeil un homme embrasse la moitié de son horizon.
Emile n'aura ni bourrelets, ni paniers roulants, ni chariots, ni lisières; ou du moins, dès qu'il commencera de savoir mettre un pied devant l'autre, on ne le soutiendra que sur les lieux pavés, et l'on ne fera qu'y passer en hâte.
Le caprice des enfants n'est jamais l'ouvrage de la nature, mais d'une mauvaise discipline: c'est qu'ils ont obéi ou commandé; et j'ai dit cent fois qu'il ne fallait ni l'un ni l'autre.
Les choses que dit un enfant ne sont pas pour lui ce qu'elles sont pour nous; il n'y joint pas les mêmes idées.
Que de voix vont s'élever contre moi! J'entends de loin les clameurs de cette fausse sagesse qui nous jette incessamment hors de nous ...
L'homme est très fort quand il se contente d'être ce qu'il est; il est très faible quand il veut s'élever au-dessus de l'humanité.
La nature a, pour fortifier le corps et le faire croître, des moyens qu'on ne doit jamais contrarier.
De cela même qui semble mettre le goût au-dessous d'eux, et rendre plus méprisable le penchant qui nous y livre, je conclurais au contraire que le moyen le plus convenable pour gouverner les enfants est de les mener par leur bouche.
Au fond, c'est moins le coup que la crainte qui tourmente, quand on s'est blessé.
Le pauvre enfant, à qui l'on avait fait prendre médecine il n'y avait pas quinze jours, et qui ne l'avait prise qu'avec une peine infinie, en avait encore le déboire à la bouche.
Tout ce qui se fait est faisable. Or, rien n'est plus commun que de voir des enfants adroits découplés avoir dans les membres la même agilité que peut avoir un homme.
Il y a deux sortes de dépendance: celle des choses, qui est de la nature; celle des hommes, qui est de la société.
Nos premiers devoirs sont envers nous; nos sentiments primitifs se concentrent en nous-mêmes; tous nos mouvements naturels se rapportent d'abord à notre conservation et à notre bien-être.
C'est une disposition naturelle à l'homme de regarder comme sien tout ce qui est en son pouvoir.
Pour apprendre à penser, il faut donc exercer nos membres, nos sens, nos organes, qui sont les instruments de notre intelligence.
L'apparente facilité d'apprendre est cause de la perte des enfants.On ne voit pas que cette facilité même est la preuve qu'ils n'apprennent rien.
Les premières facultés qui se forment et se perfectionnent en nous sont les sens. Ce sont donc les premières qu'il faudrait cultiver; ce sont les seules qu'on oublie, ou celles qu'on néglige le plus.
Tout ce qui l'environne est le livre dans lequel, sans y songer, il enrichit continuellement sa mémoire, en attendant que son jugement puisse en profiter.
L'homme est imitateur, l'animal même l'est; le goût de l'imitation est de la nature bien ordonnée; mais il dégénère en vice dans la société.
La seule passion naturelle à l'homme est l'amour de soi-même, ou l'amour-propre pris dans un sens étendu.
Pour moi, je dirais au contraire qu'il n'y a que les Français qui ne savent pas manger, puisqu'il faut un art si particulier pour leur rendre les mets mangeables.
Sans mentir! on ment donc quelquefois? Où en sera l'enfant si vous lui apprenez que le renard ne dit sans mentir que parce qu'il ment?