Œuvre

A la recherche du temps perdu, A l'ombre des jeunes filles en fleurs (1919)

Les enfants ont toujours une tendance soit à déprécier, soit à exalter leur parents.
J'étais intimidé par la facilité avec laquelle Albertine disait le «tram», le «tacot». Je sentais sa maîtrise dans un mode de désignations où j'avais peur qu'elle ne constatât et ne méprisât mon infériorité.
Si j'avais pu descendre parler à la fille que nous croisions, peut-être eussé-je été désillusionné par quelque défaut de sa peau que de la voiture je n'avais pas distingué.
Elstri avait fait plusieurs études de ces mains. Et dans l'une où on voyait Andrée les chauffer devant le feu, elles avaient sous l'éclairage la diaphanéité dorée de deux feuilles d'automne.
Swann ayant pris à l'aristocratie cet éternel donjuanisme qui, entre deux femmes de rien, fait croire à chacune que ce n'est qu'elle qu'on aime sérieusement ...
Ses cheveux étaient dorés, et ne l'étaient pas seuls; car si ses joues étaient roses et ses yeux bleus, c'était comme le ciel encore empourpré du matin où partout pointe et brille l'or.
Alors, me disait-elle, c'est fini? Vous ne viendrez plus jamais voir Gilberte? Je suis contente d'être exceptée et que vous ne me «dropiez» pas tout à fait.
Pourquoi se colle-t-elle ànous sans qu'on lui demande? Il était moins cinq que je l'envoie paître.
Le médecin m'avait conseillé de prendre au moment du départ un peu trop de bière ou de cognac, afin d'être dans un état qu'il appelait «euphorie», où le système nerveux est momentanément moins vulnérable.
Les enfants ont toujours une tendance soit à déprécier, soit à exalter leurs parents.
Théoriquement on sait que la terre tourne, mais en fait on ne s'en aperçoit pas, le sol sur lequel on marche semble ne pas bouger et on vit tranquille. Il en est ainsi du Temps dans la vie.
La manière chercheuse, anxieuse, exigeante, que nous avons de regarder la personne que nous aimons rend notre attention en face de l'être aimé trop tremblante pour qu'elle puisse obtenir de lui une image bien nette.
La générosité n'est souvent que l'aspect intérieur que prennent nos sentiments égoïstes quand nous ne les avons pas encore nommés et classés.
La vie est semée de ces miracles que peuvent toujours espérer les personnes qui aiment.
Les beautés qu'on découvre le plus tôt sont aussi celles dont on se fatigue le plus vite.
Chacun appelant idées claires celles qui sont au même degré de confusion que les siennes propres.
Savoir qu'on n'a plus rien à espérer n'empêche pas de continuer à attendre.
La durée moyenne de la vie est beaucoup plus grande pour les souvenirs des sensations poétiques que pour ceux des souffrances du coeur.
Ne pas la comprendre n'a jamais fait trouver une plaisanterie moins drôle.
Le bonheur, la possession de la beauté, ne sont pas des choses inaccessibles et nous avons fait oeuvre inutile en y renonçant à jamais.
Chaque être est détruit quand nous cessons de le voir; puis son apparition suivante est une création nouvelle, différente de celle qui l'a immédiatement précédée, sinon de toutes.
L'amour devient immense, nous ne songeons pas combien la femme réelle y tient peu de place.
Ce qu'on prend en présence de l'être aimé n'est qu'un cliché négatif, on le développe plus tard, une fois chez soi, quand on a retrouvé à sa disposition cette chambre noire intérieure dont l'entrée est condamnée tant qu'on voit du monde.
La possession d'un peu plus de la femme que nous aimons ne ferait que nous rendre plus nécessaire ce que nous ne possédons pas, et qui resterait, malgré tout, nos besoins naissant de nos satisfactions, quelque chose d'irréductible.
La photographie acquiert un peu de la dignité qui lui manque, quand elle cesse d'être une reproduction du réel et nous montre des choses qui n'existent plus.