Que savons-nous au juste, et comment faisons-nous pour nous souvenir , et que de choses ne déterrons-nous pas en définitive ?
❧
Le temps est un critère incertain, il n'indique rien d'autre que les fluctuations de l'âme.
◆
À lire aussi de W. G. Sebald
Sans doute sont-ce des souvenirs enfouis qui confèrent un caractère singulièrement hyperréaliste à ce que nous voyons en rêve. Mais peut-être aussi que c'est autre chose, une sorte de brume, de voile à travers lequel, paradoxalement, tout nous apparaît plus nettement en rêve. Une petite nappe d'eau devient un lac, un souffle de vent se transforme en tempête, une poignée de poussière en désert, un grain de soufre dans le sang en une éruption volcanique.
Ce qui m'a constamment fasciné dans le travail photographique, c'est l'instant où l'on voit apparaître sur le papier exposé, sorties du néant pour ainsi dire, les ombres de la réalité, exactement comme les souvenirs, dit Austerlitz, qui surgissent aussi en nous au milieu de la nuit et, dès qu'on veut les retenir, s'assombrissent soudain et nous échappent, à l'instar de l'épreuve laissée trop longtemps dans le bain de développement.
Le souvenir, ajoutait-il dans un post-scriptum, m'apparaît souvent comme une forme de bêtise. On a la tête lourde, on est pris de vertige, comme si le regard ne se portait pas en arrière pour s'enfoncer dans les couloirs du temps révolu, mais plongeait vers la terre du haut d'une de ces tours qui se perdent dans le ciel.
Quel plaisir n'avais je pas, dit-il, à rester assis avec un livre jusqu'au crépuscule venant, jusqu'à ce que je ne puisse plus rien déchiffrer et que mes pensées commencent à tourner en rond, et quelle sécurité n'ai-je point ressentie, devant mon bureau, à ne voir pour ainsi dire, sous la lumière de la lampe, que la pointe du crayon courant d'elle-même, en absolue félicité après son ombre qui glissait régulièrement de gauche à droite, ligne après ligne, sur le papier réglé.
Dans la même œuvre
Quand ils sont "à l'étranger", les émigrants, on le sait, ont tendance à se raccrocher à leurs proches.
Le souvenir, ajoutait-il dans un post-scriptum, m'apparaît souvent comme une forme de bêtise. On a la tête lourde, on est pris de vertige, comme si le regard ne se portait pas en arrière pour s'enfoncer dans les couloirs du temps révolu, mais plongeait vers la terre du haut d'une de ces tours qui se perdent dans le ciel.
Le malheur de ma jeunesse et de ma période de formation s'était si profondément enracinée en moi qu'il a pu resurgir plus tard, produire des fleurs malignes, tisser au-dessus de ma tête cette voûte de feuillage vénéneux qui a tant assombri et obscurci mes dernières années.
Voilà donc comment ils reviennent, les morts. Parfois, après plus de sept décennies, ils sortent de la glace et gisent au bord de la moraine, un petit tas d'os polis, une paire de chaussures cloutées.
L'avenir se brouille devant ses yeux et il éprouve, il éprouve alors pour la première fois cet implacable sentiment de défaite qui plus tard devait si souvent l'envahir et auquel il allait finir par succomber.