Quand on invente, on a la vaine assurance de prendre possession des lieux et des choses, des gens à propos desquels on écrit : dans mon bureau, sous la lumière de la lampe qui éclaire mes mains et le clavier, la souris et le coquillage dont j’aime caresser distraitement les cannelures du bout de mes doigts, la carte postale de la fillette de Velázquez, je peux avoir la sensation que rien de ce que j’invente ou dont je me souviens ne se trouve en dehors de moi, de cet espace fermé.
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Le passé bouge et les miroirs sont imprévisibles. Chaque matin tu te réveilles en croyant être le même que la veille au soir, croyant reconnaître dans le miroir un visage identique, mais parfois, dans ton sommeil, tu as été bouleversé par de cruels lambeaux de douleurs ou de passions anciennes qui donnent au matin une lumière légèrement trouble, et ce visage qui te semble le même est sans cesse en train de changer, modifié minute après minute par le temps, comme un coquillage par le frottement du sable, par les coups et le sel de la mer. À chaque instant, même si tu te tiens immobile, tu changes de lieu et de temps grâce aux décharges chimiques infinitésimales en quoi consistent ton imagination et ta conscience.
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À lire aussi de Antonio Muñoz Molina
On veut toujours que les histoires se terminent, bien ou mal, qu’elles aient une fin aussi claire que leur début, une apparence de sens et de symétrie. Mais dans la réalité il y a très peu de choses qui se bouclent complètement, si ce n’est de par le hasard ou par la mort, et il y en a d’autres qui n’adviennent pas ou qui s’interrompent à leur commencement, et il n’en reste rien, pas même dans la mémoire distraite et infidèle de ceux qui les ont vécues.
A la guerre, personne ne comprend rien. Ceux qui semblent y comprendre quelque chose sont les plus hypocrites de tous, les plus fous ou les plus dangereux.
Il est certain que beaucoup d’entre nous aimeraient vivre dans le passé immuable de nos souvenirs, qui semble se répéter identique à lui-même dans le goût de certains aliments et dans certaines dates marquées de rouge sur les calendriers, mais sans nous en rendre compte nous avons laissé grandir en nous un éloignement que ne guérissent pas les voyages si rapides, et que ne soulagent ni les rares appels téléphoniques que nous passons ni les lettres que nous avons cessé d’écrire depuis des années.
Ce qui est le plus solide s’évapore, le pire comme le meilleur, le plus banal comme ce qui était nécessaire et décisif, les années que quelqu’un a passées à travailler tristement dans un bureau ou à cultiver des remords pour l’indifférence et la froideur de son couple, le souvenir d’un voyage vers une ville où l’on a vécu et où l’on s’est promis de revenir à la fin d’un séjour unique et mémorable, l’amour et la souffrance, même certains des plus grands enfers sur terre se trouvent effacés au bout d’une ou deux générations, et un jour arrive où il ne reste pas un seul témoin vivant qui puisse se souvenir.
Dans la même œuvre
Tu changes de ville, de chambre, de visage, de ville, d'amour, mais même quand tu te dépouilles de tout, il reste toujours quelque chose de permanent, qui réside en toi depuis que tu es doué de mémoire et depuis bien avant que tu aies atteint l'âge de raison, le noyau ou la moelle de ce que tu es, de ce qui jamais ne s'est éteint, non pas une conviction ni un désir, mais un sentiment, parfois amorti comme la braise du feu de la veille cachée sous les cendres, mais presque toujours très vif, qui palpite dans tes actions et qui colore les choses d'un éloignement durable dans le temps; tu as le sentiment d'être déraciné, étranger, de ne jamais être tout à fait nulle part, de ne pas partager les certitudes d'appartenance qui pour d'autres semblent si naturelles ou faciles, ni l'assurance avec laquelle beaucoup d'entre eux s'accommodent ou possèdent, ou bien tiennent pour acquises la solidité du sol où ils marchent, la fermeté de leurs idées, la durée future de leur vie.
Tu changes de ville, de chambre, de visage, de ville, d'amour, mais même quand tu te dépouilles de tout, il reste toujours quelque chose de permanent, qui réside en toi depuis que tu es doué de mémoire.
Il est certain que beaucoup d’entre nous aimeraient vivre dans le passé immuable de nos souvenirs, qui semble se répéter identique à lui-même dans le goût de certains aliments et dans certaines dates marquées de rouge sur les calendriers, mais sans nous en rendre compte nous avons laissé grandir en nous un éloignement que ne guérissent pas les voyages si rapides, et que ne soulagent ni les rares appels téléphoniques que nous passons ni les lettres que nous avons cessé d’écrire depuis des années.
Il est certain que beaucoup d’entre nous aimeraient vivre dans le passé immuable de nos souvenirs.
Jeune homme il avait cru, comme l'adepte d'un religion, au prestige de la souffrance et de l'échec, à la clairvoyance procurée par l'alcool et au romantisme de l'adultère. Maintenant, il était incapable de concevoir pour lui-même une passion plus profonde que celle qu'il éprouvait pour sa femme et son fils, dont il remarquait qu'elle les enveloppait tous les trois d'une atmosphère plus chaude que l'air extérieur, aussi objectivement perceptible qu'un champ magnétique.