Jeune homme il avait cru, comme l'adepte d'un religion, au prestige de la souffrance et de l'échec, à la clairvoyance procurée par l'alcool et au romantisme de l'adultère. Maintenant, il était incapable de concevoir pour lui-même une passion plus profonde que celle qu'il éprouvait pour sa femme et son fils, dont il remarquait qu'elle les enveloppait tous les trois d'une atmosphère plus chaude que l'air extérieur, aussi objectivement perceptible qu'un champ magnétique.

À lire aussi de Antonio Muñoz Molina

A la guerre, personne ne comprend rien. Ceux qui semblent y comprendre quelque chose sont les plus hypocrites de tous, les plus fous ou les plus dangereux.
Il n’y a pas de limite aux histoires inimaginables qu’on peut entendre à condition de faire un peu attention, aux romans qu’on découvre soudain dans la vie de n’importe qui.
Nos enfants, qui passent la journée suspendus au téléphone à parler des heures avec quelqu’un qu’ils ont quitté un moment plus tôt, n’arrivent pas à croire que pour nous, dans notre enfance, mais aussi dans notre première jeunesse, le téléphone était encore un engin inhabituel, du moins dans les familles modestes, et qu’appeler d’une ville à l’autre l’« interurbain », comme on disait il y a peu de temps encore, était une entreprise passablement compliquée, qui exigeait souvent de faire la queue des heures durant dans des bureaux bondés, parce qu’alors le téléphone n’était pas encore automatique.
Ce qui est le plus solide s’évapore, le pire comme le meilleur, le plus banal comme ce qui était nécessaire et décisif, les années que quelqu’un a passées à travailler tristement dans un bureau ou à cultiver des remords pour l’indifférence et la froideur de son couple, le souvenir d’un voyage vers une ville où l’on a vécu et où l’on s’est promis de revenir à la fin d’un séjour unique et mémorable, l’amour et la souffrance, même certains des plus grands enfers sur terre se trouvent effacés au bout d’une ou deux générations, et un jour arrive où il ne reste pas un seul témoin vivant qui puisse se souvenir.
Quand on voyage, il semble que l’on préfère lire des récits de voyages. Dans un train qui m’éloignait de Grenade quand je venais de terminer mes études à la faculté, au début de l’été mille neuf cent soixante-seize, je lisais le récit du voyage à Venise que fait Proust dans Le Temps retrouvé. Deux étés plus tard, je suis arrivé pour la première fois à Venise, par une fin d’après-midi de septembre, et je me suis rappelé Proust et sa douloureuse propension au désenchantement quand il arrivait dans des lieux où il avait désiré très fort aller.
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Dans la même œuvre

Tu changes de ville, de chambre, de visage, de ville, d'amour, mais même quand tu te dépouilles de tout, il reste toujours quelque chose de permanent, qui réside en toi depuis que tu es doué de mémoire et depuis bien avant que tu aies atteint l'âge de raison, le noyau ou la moelle de ce que tu es, de ce qui jamais ne s'est éteint, non pas une conviction ni un désir, mais un sentiment, parfois amorti comme la braise du feu de la veille cachée sous les cendres, mais presque toujours très vif, qui palpite dans tes actions et qui colore les choses d'un éloignement durable dans le temps; tu as le sentiment d'être déraciné, étranger, de ne jamais être tout à fait nulle part, de ne pas partager les certitudes d'appartenance qui pour d'autres semblent si naturelles ou faciles, ni l'assurance avec laquelle beaucoup d'entre eux s'accommodent ou possèdent, ou bien tiennent pour acquises la solidité du sol où ils marchent, la fermeté de leurs idées, la durée future de leur vie.
Tu changes de ville, de chambre, de visage, de ville, d'amour, mais même quand tu te dépouilles de tout, il reste toujours quelque chose de permanent, qui réside en toi depuis que tu es doué de mémoire.
Il est certain que beaucoup d’entre nous aimeraient vivre dans le passé immuable de nos souvenirs, qui semble se répéter identique à lui-même dans le goût de certains aliments et dans certaines dates marquées de rouge sur les calendriers, mais sans nous en rendre compte nous avons laissé grandir en nous un éloignement que ne guérissent pas les voyages si rapides, et que ne soulagent ni les rares appels téléphoniques que nous passons ni les lettres que nous avons cessé d’écrire depuis des années.
Il est certain que beaucoup d’entre nous aimeraient vivre dans le passé immuable de nos souvenirs.
Les choses, les espaces ont une présence aussi nette que les pas et les voix.