Je pense que nous sommes dans un siècle, non seulement dans la musique du reste, où l'on dispose de capacités d'accumulation de documentation absolument effrayantes. Plus les capacités de documentation croissent (grâce aux moyens technologiques qui sont maintenant à notre disposition), plus on va vers une accumulation auprès de laquelle la bibliothèque d'Alexandrie devait être un enfantillage...
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Le cinéma en général me laisse passablement indifférent, jusqu'à Godard qui a essayé de casser la forme du film pour le recomposer de façon différente : l'histoire elle-même est tissée de toutes ces citations que j'appelle « de cabinet de dentiste », et lorsqu'on entend s'exclamer « Quel merveilleux intellectuel ! », je trouve ça au contraire assez pénible… C'est peut-être une opinion un peu tranchée, mais enfin elle est très profondément ancrée en moi.
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Une culture forte est une culture qui peut se débarrasser de ces antécédents, parfois avec violence. Une culture faible au contraire s'en protège, ce qui me paraît très dangereux.
Je trouve qu'une civilisation ou, pour parler plus généralement, qu'une culture qui ne sait pas se débarrasser de son passé et qui quelquefois même le tue, est une culture faible, en voie de disparition ou menacée de disparaître.
Je dois dire, sans faire preuve de spéciale humilité, que les philosophes m'ont toujours intimidé parce que je n'étais pas très fort en philosophie quand j'étais jeune, et il en est resté des traces… En tout cas, je me suis senti toujours en état d'infériorité.
André Malraux, que je ne porte pourtant pas dans mon coeur, a dit très justement que l'on devient peintre non pas en regardant un paysage mais en regardant un tableau. C'est exactement la même chose en musique : vous devenez musicien en écoutant de la musique. Dès lors, vous serez toujours dépendant d'une certaine tradition historique, et vous vous insérerez dans une culture qui vous a nourri. Par la suite, soit vous saurez extrapoler, soit vous ne ferez que reproduire ce que vous avez déjà entendu.
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Ce qui est intéressant en musique, c'est la coupure, c'est-à-dire la notion d'intervalle, de subdivision, de cassure, de trajectoire (non pas la notion de trajectoire directe, mais de trajectoire mêlée à d'autres paramètres comme ceux du temps par exemple).
Je dois dire, sans faire preuve de spéciale humilité, que les philosophes m'ont toujours intimidé parce que je n'étais pas très fort en philosophie quand j'étais jeune, et il en est resté des traces… En tout cas, je me suis senti toujours en état d'infériorité.
Dans ce cas de confrontation avec la philosophie, je me sens ainsi tout à fait dans la peau de Foucault par rapport à la musique : je pense, je lis mais je ne me sens pas du tout capable de formuler — ou si je formule quelque chose, je le fais par la musique et non plus par les mots, si je puis dire. Ce n'est donc pas tellement de ma part un complexe d'infériorité. Disons seulement que je me sens sur un territoire où ma formulation pourrait, j'imagine, prêter à sourire, et je préfère éviter cela.
Je crois qu'on doit avoir des faiblesses. Chacun a ses faiblesses, et je n'en ai aucune pour le cinéma. Franchement, il y a une telle production commerciale, qui domine tellement les quelques films qui sont intéressants…
Pour moi, même les films de gens qu'on élève sur le pavois me paraissent tout à fait incompatibles ou incomparables avec la meilleure littérature du siècle. Je veux dire qu'on n'a jamais eu un Joyce en film : je regrette beaucoup, mais ça n'existe pas pour moi, ou en tout cas, je n'en ai pas vu l'équivalent.