Dans ce cas de confrontation avec la philosophie, je me sens ainsi tout à fait dans la peau de Foucault par rapport à la musique : je pense, je lis mais je ne me sens pas du tout capable de formuler — ou si je formule quelque chose, je le fais par la musique et non plus par les mots, si je puis dire. Ce n'est donc pas tellement de ma part un complexe d'infériorité. Disons seulement que je me sens sur un territoire où ma formulation pourrait, j'imagine, prêter à sourire, et je préfère éviter cela.

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Tout le monde n'a pas la capacité de se hisser à un niveau de culture, soit qu'il ne le veuille pas, soit qu'il ne le puisse pas. C'est ce que je disais à propos du final de la Neuvième Symphonie de Beethoven qui est pris comme jingle de l'Europe : il sera probablement toujours, jusque dans un avenir assez prévisible, moins populaire qu'un match de base-ball en Amérique ou un match de football en France.
Pour moi, même les films de gens qu'on élève sur le pavois me paraissent tout à fait incompatibles ou incomparables avec la meilleure littérature du siècle. Je veux dire qu'on n'a jamais eu un Joyce en film : je regrette beaucoup, mais ça n'existe pas pour moi, ou en tout cas, je n'en ai pas vu l'équivalent.
André Malraux, que je ne porte pourtant pas dans mon coeur, a dit très justement que l'on devient peintre non pas en regardant un paysage mais en regardant un tableau. C'est exactement la même chose en musique : vous devenez musicien en écoutant de la musique. Dès lors, vous serez toujours dépendant d'une certaine tradition historique, et vous vous insérerez dans une culture qui vous a nourri. Par la suite, soit vous saurez extrapoler, soit vous ne ferez que reproduire ce que vous avez déjà entendu.
Je trouve qu'une civilisation ou, pour parler plus généralement, qu'une culture qui ne sait pas se débarrasser de son passé et qui quelquefois même le tue, est une culture faible, en voie de disparition ou menacée de disparaître.
Ce qui est intéressant en musique, c'est la coupure, c'est-à-dire la notion d'intervalle, de subdivision, de cassure, de trajectoire (non pas la notion de trajectoire directe, mais de trajectoire mêlée à d'autres paramètres comme ceux du temps par exemple).
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Ce qui est intéressant en musique, c'est la coupure, c'est-à-dire la notion d'intervalle, de subdivision, de cassure, de trajectoire (non pas la notion de trajectoire directe, mais de trajectoire mêlée à d'autres paramètres comme ceux du temps par exemple).
Je dois dire, sans faire preuve de spéciale humilité, que les philosophes m'ont toujours intimidé parce que je n'étais pas très fort en philosophie quand j'étais jeune, et il en est resté des traces… En tout cas, je me suis senti toujours en état d'infériorité.
Je crois qu'on doit avoir des faiblesses. Chacun a ses faiblesses, et je n'en ai aucune pour le cinéma. Franchement, il y a une telle production commerciale, qui domine tellement les quelques films qui sont intéressants…
Pour moi, même les films de gens qu'on élève sur le pavois me paraissent tout à fait incompatibles ou incomparables avec la meilleure littérature du siècle. Je veux dire qu'on n'a jamais eu un Joyce en film : je regrette beaucoup, mais ça n'existe pas pour moi, ou en tout cas, je n'en ai pas vu l'équivalent.
Le cinéma en général me laisse passablement indifférent, jusqu'à Godard qui a essayé de casser la forme du film pour le recomposer de façon différente : l'histoire elle-même est tissée de toutes ces citations que j'appelle « de cabinet de dentiste », et lorsqu'on entend s'exclamer « Quel merveilleux intellectuel ! », je trouve ça au contraire assez pénible… C'est peut-être une opinion un peu tranchée, mais enfin elle est très profondément ancrée en moi.