Ce « petit journal » avait une grande histoire et son humour avait, bienheureusement, fait du mal à un nombre incalculable d'imbéciles, de bigots, de bourgeois, de notables, de gens qui prenaient leurs ridicules au sérieux. Depuis quelques années, il était presque moribond ; depuis la veille, il n'existait plus. Mais il existait déjà autrement. Les tueurs lui avaient donné sur-le-champ un statut symbolique et international dont nous, ses fabricants, aurions préféré nous passer. Nous ne voulions pas de cette gloire-là, de ces gens-là, mon grand-père aurait dit « ces genses-là », mais on ne nous avait pas laissé le choix, et il faudrait désormais en profiter, certes, mais aussi le supporter. Nous étions devenus un grand journal qui faisait du mal à plein de monde.
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Je voulais écrire une histoire « réelle », mais je ne crois pas à la séparation entre réalité et fiction. Je ne crois qu’à la fiction. Je crois à sa bonne foi, à sa mauvaise foi, à ses clartés, à ses obscurités, à tout ce qu’on veut du moment qu’on s’y soumet.
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À lire aussi de Philippe Lançon
Je préfère les ténèbres grises de la normalité. Leur familiarité m’inquiète. J’aime leur tiédeur et l’angoisse épouvantablement discrète qu’elles diffusent. C’est le bain dans lequel je peux jouer à Archimède, me détendre, me noyer. Il m’arrive de remonter en surface – mais pourquoi ? J’écris en flottant.
Qui aurait envie de livrer sa détresse et sa solitude à celui qui n'en a pas vraiment éprouvé ?
Si écrire consiste à imaginer tout ce qui manque, à substituer au vide un certain ordre, je n'écris pas : comment pourrais-je créer la moindre fiction alors que j'ai moi-même été avalé par une fiction ? Comment bâtir un ordre quelconque sur de telles ruines ? Autant demander à Jonas d'imaginer qu'il vit dans le ventre d'une baleine au moment où il vit dans le ventre d'une baleine. Je n'ai pas besoin d'écrire pour mentir, imaginer, transformer ce qui m'a traversé. Le vivre m'a suffi. Et, cependant, j'écris
Leçon de piano posthume : si la main droite joue pour les vivants, la gauche joue pour les morts et c'est elle qui bat la mesure.
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J'aime les femmes dans la mesure où elles résistent à tout ce que les hommes attendent d'elles - où elles les menacent dans leurs attentes.
Quand on voyage seul, il faut des habitudes et il faut qu’elles deviennent des obsessions. Ailleurs doit être organisé comme si l’on devait y passer sa vie entière, dans un abandon complet : lieux, gestes, parcours, commerces, points de repos, de vue et de méditation, tout exige d’être rapidement et instinctivement reconnu, apprivoisé, adopté, répété – comme dans une langue nouvelle où chaque mot doit être appris, si l’on ne veut perdre la sienne.
Je n’aime pas ceux qui utilisent la presse comme surface publicitaire, ceux qui s’en servent comme d’un domestique ou d’une arme tactique, ceux qui l’aiment tant qu’elle les flatte, ceux qui la menacent quand elle les dévoile, ceux qui la voudraient meilleure qu’ils ne sont, ceux qui la voudraient parfaite, ceux qui la paient ou qui se la paient. Je n’aime pas ceux qui lui font la morale, ceux qui étalent dedans leur immoralité et s’y barbouillent de contradictions, ceux qui y font carrière.
Je préfère les ténèbres grises de la normalité. Leur familiarité m’inquiète. J’aime leur tiédeur et l’angoisse épouvantablement discrète qu’elles diffusent. C’est le bain dans lequel je peux jouer à Archimède, me détendre, me noyer. Il m’arrive de remonter en surface – mais pourquoi ? J’écris en flottant.
Vivre dans les phrases n’était pas drôle, vivre en dehors devait l’être encore moins, en parler avec qui les avait lues ne l’était plus du tout. Il y avait dans l’artisanat littéraire quelque chose d’indispensable et d’inutile. Peut-être devenait-il un art quand le ridicule d’écrire se transformait en acte discrètement tragique.