Ils sont vieux. J'arrive trop tard dans leur vie. Ils ne savent plus cacher leurs émotions, réguler leurs humeurs, tenir leur langue. J'arrive après la dissimulation, la pudeur, le self-control. Il leur reste les bonnes manières, mais c'est tout juste et sa condition que rien ne soit préalablement venu perturber la monotonie sécuritaire de leur emploi du temps.

À lire aussi de Emmanuelle Bayamack-Tam

En fait, rien ne s'arrange jamais car ce qui est abîmé l'est une fois pour toutes. La résilience, c'est un conte inventé pour les gogos : ça permet à tout le monde de vivoter tranquillement, les victimes comme les tortionnaires - les uns survivant dans l'espoir inepte d'une amélioration, les autres disposant d'un alibi pour torturer ad libitum.
En tout cas c'est comme ça avec les vieux, et ils ont bien raison de déserter le présent, qui n'a plus rien à offrir.
Dans ce monde qui n'est que mensonges, je suis peut-être née pour rappeler aux gens les vérités pénibles qu'ils préfèrent ignorer, surtout quand elles les touchent de près.
L'un des grands avantages de la négligence parentale, c'est qu'elle habitue les enfants à se tenir pour négligeables. Une fois adultes, ils auront pris le pli et seront d'un commerce aisé, faciles à satisfaire, contents d'un rien .
La vie en communauté, l'amour collectif, c'est bien joli, mais j'aimerais un peu d'exclusivité. Or à Liberty House, l'amour est diffus et indifférencié : chacun en a sa part et tous l'ont tout entier — ce qui me convient mieux en théorie qu'en pratique. Depuis mon arrivée ici, je partage tout avec tous : les douches, les repas, les corvées ménagères, les soirées au coin du feu, ou les salutations au soleil. Même mes parents ont cessé de m'appartenir, et je les surprends parfois à poser sur moi un regard perplexe, comme s'ils avaient complètement oublié mon existence, absorbés qu'ils sont par la leur.
Toutes les citations de Emmanuelle Bayamack-Tam →

Dans la même œuvre

En tout cas c'est comme ça avec les vieux, et ils ont bien raison de déserter le présent, qui n'a plus rien à offrir.
L'un des grands avantages de la négligence parentale, c'est qu'elle habitue les enfants à se tenir pour négligeables. Une fois adultes, ils auront pris le pli et seront d'un commerce aisé, faciles à satisfaire, contents d'un rien. A l'inverse, ceux qu'on aura élevés dans le sentiment trompeur qu'ils sont quelque chose multiplieront à l'infini les exigences affectives, s'offusqueront du moindre manquement et n'auront de cesse qu'ils ne vous pourrissent l'existence.
L'un des grands avantages de la négligence parentale, c'est qu'elle habitue les enfants à se tenir pour négligeables. Une fois adultes, ils auront pris le pli et seront d'un commerce aisé, faciles à satisfaire, contents d'un rien .
On croit que les gens sont avec nous mais ils n'y sont pas, ils se barricadent dans leur petit for intérieur ou alors ils batifolent dans leurs souvenirs, revenus aux temps heureux où ils étaient jeunes et aimables. En tout cas c'est comme ça avec les vieux, et ils ont bien raison de déserter le présent, qui n'a plus rien à leur offrir.
C'est une blague, voilà ce que je me dis tous les matins depuis vingt ans, en me regardant dans la glace, sous l'éclairage pourtant flatteur de ma salle de bains. Heureusement que passé un certain âge, Dieu nous envoie la presbytie. Et puis quand la presbytie ne suffit plus, l'Alzheimer prend le relais, ce qui fait que l'un dans l'autre, nous ne serons jamais tout à fait conscients de l'étendue des dégâts. Mais même avec cette faible conscience, même avec cette acuité visuelle amoindrie et cette tête qui n'y est plus vraiment, je n'en reviens toujours pas et je m'y fais encore moins.