Shoah ce n'est pas un film sur la survie, pas du tout, c'est un film sur la mort, sur la radicalité de la mort dans les chambres à gaz et ces protagonistes-là je ne les appelle pas des survivants, aucun d'eux n'aurait jamais dû survivre. S'ils l'ont fait c'est par un concours extraordinaire d'audace, de courage et de chance : je les appelle des revenants. Ils reviennent pratiquement d'au-delà du seuil du crématoire et ils sont dans le film des porte-paroles des morts. Ils ne disent pas "je", ils ne racontent pas leur histoire personnelle, ils ne disent pas comment ils se sont évadés, comment ils ont survécu à travers toute la guerre, ils disent "nous", c'est pas du tout pareil.
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Il n'y avait aucune réalité à filmer, il fallait la créer cette réalité, l'inventer.
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J'ai travaille à ces articles ou à mes films de la même façon : enquêter à fond, me mettre entre parenthèses, m'oublier entièrement, entrer dans les raisons et déraisons, dans les mensonges et les silences de ceux que je veux peindre ou que j'interroge, jusqu'à atteindre un état d'hypervigilance hallucinée et précise qui est pour moi la formule même de l'imaginaire.
Il y avait des catacombes dans ce lycée. On avait très peu d 'armes, quelques revolvers, et on s'entraînait la nuit dans des catacombes profondes à tirer au revolver et pour frimer quelques fois, dans nos blouses grises d'internes, on venait avec un flingue dans la poche. Mais moi je n'ai pas beaucoup travaillé cette année-là, trop occupé uniquement à la Résistance.
Le mot “Shoah” s'est imposé à moi tout à la fin parce que, n'entendant pas l'hébreu, je n'en comprenais pas le sens, ce qui était encore une façon de ne pas nommer. Mais, pour ceux qui parlent l'hébreu, “Shoah” est tout aussi inadéquat. Le terme apparaît dans la Bible à plusieurs reprises. Il signifie “catastrophe”, “destruction”, “anéantissement”, il peut s'agir d'un tremblement de terre ou d'un déluge.
On mourait de faim en Israël à l'époque, c'était ce qu'ils appelaient la tsena, l'austérité. Il n'y avait rien à manger, j'ai vécu dans la faim permanente. Il n'y avait ni argent ni nourriture."