C'est idiot d'être nostalgique. Il faudrait affronter le présent sans jamais ressentir le tremblement des sentiments passés.
❧
Il désignait les coupables de la crise par leur nom : le banquier Schultz, le ministre Weiss et laissait à la foule le soin de les réduire : « Juifs ! ?Le patron Köhn et le général Kinzbergersten. ?Juifs ! Juifs ! » râlaient quinze mille personnes à chaque nom en pâture. C'était un roulement de locomotive qui crachait « Juif », comme « suif » à chaque tour de bielle, comme l'hélice d'un paquebot propulsant des milliers d'âmes à coup de pales fendant les flots : « Juifs ! Juifs ! »
◆
À lire aussi de Sébastien Spitzer
Mes lettres sont des boomerangs. Elles me sont toutes revenues. J'ai profité de la nuit pour glisser des mots sous ta porte. ils sont restés lettre morte.
Il n'y a que des victoires et des défaites, les récits des vainqueurs et l'oubli des vaincus.
Les soldats meurent au combat. C'est dans l'ordre des choses. Et quand l'ordre s'inverse, quand l'encre de l'armistice est sèche, ce sont les chefs qui meurent. Les soldats, eux, rentrent chez eux.
Pour survivre, il faut s’oublier. Oublier l’épuisement. Oublier les blessures. Oublier ce creux au bide. Oublier ses besoins et les odeurs d’urine et de merde qui collent à la peau parce qu’ils n’ont pas d’autre choix que de se chier dessus, sans perdre la cadence.
Dans la même œuvre
La beauté a sa propre poésie. Elle fait du bien à ceux qui savent la voir.
Pour survivre, il faut s’oublier. Oublier l’épuisement. Oublier les blessures. Oublier ce creux au bide. Oublier ses besoins et les odeurs d’urine et de merde qui collent à la peau parce qu’ils n’ont pas d’autre choix que de se chier dessus, sans perdre la cadence.
Pour survivre, il faut s’oublier.
Te souviens-tu de nos promenades en Thuringe, à Ettersberg, quand nous nous rendions sous le même chêne que Goethe, celui sous lequel la légende veut qu'il s'installât pour méditer ? Nous nous y étions assis tous les deux en tailleur, adossés à son tronc, et nous fermions les yeux pour sentir l'« âme du maître ». La seule chose que tu avais sentie, c'était le picotement de la fourmilière sur laquelle nous nous étions assis. Tu t'étais levée d'un bond. Tu avais douze ans, je crois. Et nous avions bien ri.
C'est sans doute le propre des grandes civilisations que d'atteindre des sommets dans l'art de faire du mal.