Pour survivre, il faut s’oublier.

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La dernière chose que nous possédons, c'est notre histoire.
Ma mère. Je n’ai pas pu l’embrasser! Les soldats nous ont tassés dans des trains pour la Pologne. Mon cousin est mort de froid, à côté de moi. C’était la première fois que je voyais un mort. Et il avait mon âge ! Sur le quai de l’arrivée, on a reçu d’autres coups. Olejak nous a sélectionnés, mon père et moi, pour son camp. Je suis devenu un homme au fond d’une mine.
Que représente un shilling pour ce couple d’étrangers ? Une misère ! À peine le prix d’un billet d’entrée pour la Grande Exposition universelle de 1851. Ils sont des milliers à débarquer chaque jour pour la visiter. Ils viennent de France ou d’Allemagne. La reine Victoria a fait construire un vaste bâtiment au beau milieu de Hyde Park. Un édifice de verre et de fonte baptisé le Palais de Cristal. Depuis le mois de mai dernier, il abrite en son sein toutes les vanités du monde moderne : un piano automate, une locomotive à vapeur, des métiers mécaniques et des dizaines de machines à vapeur capables de filer le coton, de le tisser ou de laminer l’acier. À l’entrée de l’exposition, un immense bloc de houille, d’une bonne vingtaine de tonnes, est érigé comme un totem. C’est lui qui fait tourner les usines d’Angleterre. Ce bloc est le cœur sec et froid d’un nouveau monde sans cœur.
Les rêves s'effondrent quand ils deviennent passionnants. Quand ils nous crochent, nous happent, sans prévenir.
C'est sans doute le propre des grandes civilisations que d'atteindre des sommets dans l'art de faire du mal.
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Dans la même œuvre

La beauté a sa propre poésie. Elle fait du bien à ceux qui savent la voir.
Pour survivre, il faut s’oublier. Oublier l’épuisement. Oublier les blessures. Oublier ce creux au bide. Oublier ses besoins et les odeurs d’urine et de merde qui collent à la peau parce qu’ils n’ont pas d’autre choix que de se chier dessus, sans perdre la cadence.
Te souviens-tu de nos promenades en Thuringe, à Ettersberg, quand nous nous rendions sous le même chêne que Goethe, celui sous lequel la légende veut qu'il s'installât pour méditer ? Nous nous y étions assis tous les deux en tailleur, adossés à son tronc, et nous fermions les yeux pour sentir l'« âme du maître ». La seule chose que tu avais sentie, c'était le picotement de la fourmilière sur laquelle nous nous étions assis. Tu t'étais levée d'un bond. Tu avais douze ans, je crois. Et nous avions bien ri.
C'est sans doute le propre des grandes civilisations que d'atteindre des sommets dans l'art de faire du mal.
La dernière chose que nous possédons, c'est notre histoire. Il y a deux mille ans, nous avons dû quitter notre terre, notre Jérusalem, nos temples, nos rois et nos armées. Nous avons été riches, pauvres, puissants, chassés et pourchassés. Nous avons construit des temples en bois, en pierre. Ils ont été brûlés. Nous en avons construit d'autres. Vous les avez fait fermer. Mais notre histoire, personne ne nous la volera. Elle est inaliénable. On essaiera de nous tuer, jusqu'au dernier. On essaiera de trahir, de falsifier, d'effacer... Mais il y aura toujours un scribe pour recopier, un homme pour lire, un écrit quelque part.