Jamais Gabriële ne parlera d’amour. Jamais elle ne dira: je l’aimais et il m’aimait. Ce qui se passe entre eux est un face-à-face d’où jaillissent la pensée et la création, c’est le début d’une infinie conversation, au sens étymologique du terme, aller et venir sur une même rivière, dans un même pays.
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Est-ce que quelque chose a changé à l'approche de mes trente ans ? Je me suis mise à dire spontanément quand j'étais jeune, et non plus quand j'étais petite. Je me suis mise à remarquer les filles de vingt ans avec une tendresse ambigüe, une vague envie, et j'ai senti l'éclosion mordante d'une menace.
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À lire aussi de Claire Berest
Il est des hommes qui tombent à genoux devant la jeunesse, d'autres devant la beauté, certains devant la gentillesse et la bonté.
Chaque couple a ses pierres d’achoppement ; on presse un bouton, on allume l’orage. Pour vider la rancoeur, croit-on, on remet sur le métier le tissu des discordes qui n’ont pas d’issue ; on dit les mots agaçants, on souligne les évidences, on gratte les plaies, on cherche le point de rupture. Un jeu malsain d’enfants. On joue à être bête, on joue à être naïf, on soulève les sujets cent fois évoqués, qu’on attaque par un angle nouveau, on s’affronte.
La relation des Picabia à leurs enfants est un mystère. Il n’y a pas de maltraitances physiques ni intentionnelles, mais plutôt une indifférence tranquille. Les enfants sont là. Constat. Ils sont, bon an mal an, pris en charge par une armée de gouvernantes successives à chignon tiré. Ce sont de gentils fardeaux, des bagages trop lourds, incommodes pour qui aime voyager léger – et qu’on fait porter par des employés, en échange d’un billet.
Créer de nouvelles habitudes, c'est déjà faire face. C'est décider de se remettre à exister quelles que soient les circonstances.
Dans la même œuvre
On peut couper le souffle, couper court, un brouillard au couteau, les ponts, la chique, le sifflet, les cheveux en quatre, à travers champs, l’herbe sous le pied. Mais on ne coupe pas le coeur, on le brise.
L'amitié prend l'autre en charge dans son absolue et sordide entièreté, comme les mères, elle prend en charge le quotidien et l'exceptionnel au coude à coude sans autre transition qu'une reprise de souffle, les amis sont prêts à tout traiter, la vie, la mort, c'est d'accord. Le véritable ami qu'on rencontre ressemble à une déflagration.
Le véritable ami qu'on rencontre ressemble à une déflagration.
Ce que l'on saisit d'une personne inconnue, à l'instable seconde de la rencontre, est vulnérable et définitif. Cette image capitale s'évanouit à la première parole, au premier rire.
Dire que l'on va bien en toutes circonstances, ce n'est pas de l'hypocrisie, ce serait plutôt de la pudeur.