Auteur

Claire Berest

La créativité de l'erreur, le défaut contourné, sont des mouvements qui permettent de trouver quelque chose que l'on ne cherchait pas tout simplement parce qu'on n'imaginait pas que cela puisse exister. Le vin de champagne est né d'un défaut de conservation des bouteilles de verre. Le chewing-gum devait être à l'origine un latex pour fabriquer des pneus. Les corn flakes , inventés par M Kellogg, un aliment pour calmer les ardeurs sexuelles de ses patients.
C'est l'avantage d'être une inconnue dans une vie étrangère, on peut se réinventer.
J'étais comme un homme. Je ne voulais pas restreindre ma vie. J'ai toujours vécu ma vie comme une aventurière, en m'autorisant des choses que les autres ne s'autorisent pas. J'aurais voulu beaucoup plus voyager. J'ai parfois été frustrée de ne pas vivre les aventures que je voulais vivre- alors j'ai vécu des aventures à l'intérieur des relations que j'avais avec les gens.
La nuit est plus lourde que le jour, dit Francis Picabia.
Il est de ces moments, dans une vie, où tout indique l'absurdité d'une situation. Et pourtant une force irrationnelle vous cloue en spectateur hagard du spectacle insensé de vos propres choix.
Gabrïele n'a pas de rêves de jeune fille. A 17 ans, elle rêve de la blancheur infinie des marches solitaires dans la montagne, elle rêve de rencontrer Cosima à Bayreuth, elle rêve de composer un jour un opéra novateur, délesté du poids des traditions musicales- des rêves anachroniques, des aspirations inacceptables pour son époque. Il faudra donc qu'elle change ses rêves. Ou qu'elle change l'époque.
Voyez-vous, ma femme est une vandale. Un voyou. Qu'il est dangereux de fréquenter, car elle brise les marbres respectés par les générations passées.
Même retraité, on reste militaire toute sa vie. Le colonel Buffet reçoit un blâme en 1905. Il est allé à la messe dominicale en uniforme juste après la séparation de l’Église et de l’État. Cette histoire de blâme peut paraitre surprenante à plus d'un siècle de distance mais à l'époque, les militaires se devaient de ne pas mélanger la fonction au service de l’État et les croyances personnelles. Une anecdote amusante de la vie de Charles de Gaulle éclaire cette dichotomie. Un des soupers organisé par le général tombant un vendredi , sa femme imagina de servir du poisson aux convives. L'histoire dit que l'échange fut sans appel : - Du poisson à des militaires un vendredi ? Yvonne, vous n'y pensez pas !
Même retraité, on reste militaire toute sa vie.
Qu'importe le vrai du faux, du moment qu'il est poétique.
Il est des hommes qui tombent à genoux devant la jeunesse, d'autres devant la beauté, certains devant la gentillesse et la bonté.
Cette femme déplace des montagnes pour les autres, mais il lui manque la force de pousser une porte pour elle-même.
L'histoire de l'art est faite de passions, de trahisons, d'amitiés déçues, d'hommes et de femmes malheureux en amour.
Son esprit affûté dans les salons mondains demeure celui d'une montagnarde. Elle a besoin de rocaille, d'un ciel qui se mêle à la terre, d'épines des sapins, de grosses chaussures lacées jusqu'aux mollets, de repas pris en silence après les efforts physiques de la marche et de la grimpe. Elle se lave de Paris.
La virtuosité sans musique est vaine. Toute note, tout son, doit vivre, chanter, exprimer la douleur ou la joie. Soyez peintre, même dans les "traits" qui ne sont qu'une suite de notes qui chantent rapidement.
La virtuosité sans musique est vaine. Toute note, tout son, doit vivre, chanter, exprimer la douleur ou la joie.
Jamais Gabriële ne parlera d’amour. Jamais elle ne dira: je l’aimais et il m’aimait. Ce qui se passe entre eux est un face-à-face d’où jaillissent la pensée et la création, c’est le début d’une infinie conversation, au sens étymologique du terme, aller et venir sur une même rivière, dans un même pays.
Les dispositions momentanées de notre caractère, aussi minimes soient elles fixent de façon irrévocable le cours de évènements.
Gabriële est fabriquée pour construire et défendre des idées. Des idées, à travers des hommes. Des idées plus que des hommes, au fond.
La photographie, devenue le cinéma, a enlevé à la peinture son rôle le plus important. Autrefois la peinture avait pour mission de garder l'image de la vie des hommes dans le temps. Aujourd'hui, tout est différent.
Lorsqu'elle se retrouve seule et qu'elle se concentre sur cette sensation inédite de plaire, lui vient aux lèvres quelque chose d’imprécis et de très doux. Comment ne pas être différente dans un pays où tout est singulier ? C'est l'avantage d'être une inconnue dans une ville étrangère, on peut se réinventer.
La relation des Picabia à leurs enfants est un mystère. Il n’y a pas de maltraitances physiques ni intentionnelles, mais plutôt une indifférence tranquille. Les enfants sont là. Constat. Ils sont, bon an mal an, pris en charge par une armée de gouvernantes successives à chignon tiré. Ce sont de gentils fardeaux, des bagages trop lourds, incommodes pour qui aime voyager léger – et qu’on fait porter par des employés, en échange d’un billet.
Une femme qui a un enfant, c'est neuf mois de maladie et le reste de sa vie une convalescence ! répond Francis Picabia que l'on félicite pour sa future paternité.
Gabriële a l'ivresse musicale : elle se laisse bercer par les sons de son cerveau.
Attendre un enfant oblige à interroger l'enfant qu'on a soi-même été. Pour l'éloigner une bonne fois pour toutes. Faire place nette à celui qui arrive.

Œuvres de Claire Berest

Bellevue (2016)Gabriële (2017)Rien n'est noir (2019)