À côté d'eux, il y a une vieille dame avec un visage très doux. Parfois l'âge réussit cela, au lieu de creuser les traits, il les adoucit, les rides font des sourires aux yeux, la peau devient duveteuse et douce comme celle d'un bébé avec simplement les sillons en plus, les paupières se sont un peu affaissées sur les yeux mais juste assez pour effacer la dureté du regard.
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Depuis le temps que ça gonfle cette violence, cette onde destructrice, cette énergie brûlante qui sort d'on ne sait où ; tous ces morts dans le lagon qui vont se réveiller aujourd'hui et nous hurler à la face jusqu'à ce qu'on devienne fou. Depuis le temps qu'on prédit la guerre, qu'on guette le bruit des armes à feu et les cris des bêtes sauvages.
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L'histoire d'un pays qui brille de mille feux et que tout le monde peut rejoindre. Il y a des mots pour ça : eldorado, mirage, paradis, chimère, utopie, Lampedusa. C'est l'histoire de ces bateaux qu'on appelle ici kwassas kwassas, ailleurs barque ou pirogue ou navire (…). C'est l'histoire de ces êtres humains qui se retrouvent sur ces bateaux et on leur a donné de ces noms à ces gens-là, depuis la nuit des temps : esclaves, engagés, pestiférés, bagnards, rapatriés, Juifs, boat people, réfugiés, sans-papiers, clandestins.
Je l'aime tant ma fille, je ne voudrais pas qu'elle s'en aille, je voudrais qu'elle soit là, à mes côtés, je voudrais qu'elle pleure à ma mort, qu'elle souffre, qu'elle parle de moi les larmes aux yeux, même des années après ma mort, qu'elle me regrette et qu'elle ouvre mes livres en soupirant de peine. Je suis l'incarnation de l'égoïsme et je m'en fiche. Je suis sa mère, bon sang. Elle me doit de me regretter. Sinon quoi ? Elle serait soulagée, indifférente comme moi j'ai été ? J'aurais donc vraiment tout raté ?
Cette nuit fond sur le jour en laissant des trainées roses et mauve orange. Ce ciel, par-dessus les toits, ressemble à un morceau de soie chatoyant.
C'est un vaste monde qui se dessine en dix ans. Il y a des îles qui disparaissent, des collines qui glissent et s'affaissent, il y a le désert qui ronge les villages et les villes qui grignotent la campagne. Il y a la joie et la mort qui emporte, aussi. Il y a les pardons, et les belles choses qu'on se dit à l'aube.
Dans la même œuvre
C'est Mayotte ici et toi tu dis c'est la France. Va chier ! La France c'est comme ça ? En France tu vois des enfants traîner du matin au soir comme ça, toi ? En France il y a des kwassas qui arrivent par dizaines comme ça avec des gens qui débarquent sur les plages et certains sont déjà à demi morts ? En France il y a des gens qui vivent toute leur vie dans les bois ? En France les gens mettent des grilles de fer à leurs fenêtres comme ça ?
J'ai un tel désir pour ce pays, un désir de tout prendre, tout avaler, gorgée de mer après gorgée de mer, bouchée de ciel après bouchée de ciel.
Je n'ai pas peur tandis que mes pieds frappent la terre, que je sens le vent salé et chaud me fouetter le visage, que j'entends la fureur derrière moi, non ce n'est pas comme avant quand tout se ratatinait en moi, quand je ne savais plus qui j'étais ni comment je m'appelais. Non, tandis que je rejoins l'océan, je n'ai plus peur. Je m'appelle Moïse, j'ai quinze ans et je suis vivant.
Il m'est arrivé d'espérer quand il y a eu ce petit Syrien échoué sur une plage turque. Je me suis dit que quelqu'un quelque part se souviendrait de cette île française et dirait qu'ici aussi les enfants meurent sur les plages. Je ne suis qu'un flic, moi, et j'en ai vu des petits corps baigné d'écume et j'en ai pris, comme ça, dans les mains, tout doucement. Parfois, quand j'apprends qu'un kwassa kwassa s'est échoué dans le lagon, je sens un poids dans mes mains, comme si les petits corps ne m'avaient jamais quitté.
Je n'en voulais plus de cette vie protégée, de cette vie de Blanc, de ces vêtements de Blanc, de cette musique blanche qui ne transporte nulle part et de ces livres qui parlent de roseaux et de saules. Je voulais transpirer une sueur d'homme noir, je voulais manger du piment et du manioc comme avant je mangeais des petits Lus et de la confiture, je voulais des tam-tams et des cris, je ne voulais plus être un muzundu, un étranger. Je voulais appartenir à un endroit, connaître mes vrais parents, avoir des cousins, des tantes et des oncles. je voulais parler une langue qui fait rouler les r et chuinter les s.