Chaque mot écrit est une victoire contre la mort.
Il ne peut y avoir de réalisme véritable que si l'on fait sa part à l'imagination, si l'on comprend que l'imaginaire est dans le réel, et que nous voyons le réel par lui.
La nouvelle apparition de l'enfant qui dort au fond de nous-mêmes, recouvert par une si épaisse nappe de déceptions et d'oublis, exige attention et silence.
Le dandysme, forme moderne du stoïcisme, est finalement une religion dont le seul sacrement est le suicide.
Notre existence quotidienne est un mauvais feuilleton par lequel nous nous laissons envoûter.
Toute tête est un entrepôt, où dorment des statues de dieux et de démons de toute taille et de tout âge, dont l'inventaire n'est jamais dressé.
On écrit pour changer son existence. Et on ne peut changer son existence qu'en essayant de changer celle des autres. Reste à savoir si le roman est un bon instrument pour y parvenir.
Il y a dans toute oeuvre d'art une tentation surmontée de suicide.
Faire de la peinture, ou de la littérature, ce serait donc bien apprendre à mourir, trouver le moyen de ne pas mourir dans la sottise de cette mort que les autres avaient en réserve pour nous et qui ne nous convient nullement.
Au-delà de la fenêtre, la pluie est devenue plus violente, frappant la vitre de grosses gouttes qui commencent à descendre lentement en traçant des ruisseaux obliques.
Nous irons tenter notre chance ensemble. Ce serait bien le diable...
J'ai vu des textes alizés déployer des nuages de paysage en gouttelettes.
Le roman est le laboratoire du récit.
Ce cordon de phrases est un fil d'Ariane parce que je suis dans un labyrinthe, parce que j'écris pour m'y retrouver.
Il me faut écrire un livre ; ce serait pour moi le seul moyen de combler le vide qui s'est creusé, n'ayant plus d'autre liberté.
Dans le roman, ce que l'on nous raconte, c'est donc toujours aussi quelqu'un qui se raconte et nous raconte.
Ne sait si le rire est comme on le dit le propre de l'homme mais s'il est absent l'homme l'est aussi.
Pour sécher la boue de nos bottes - le sang de nos risques et rixes - la sueur coulant le long du dos - la salive de nos fureurs.
Toute notre expérience de la peinture comporte en fait une considérable partie verbale. Nous ne voyons jamais les tableaux seuls, notre vision n'est jamais pure vision.
Je me suis toujours méfié des maîtres, mais je les ai passionnément interrogés, et l'on trouvera leurs leçons dans toutes mes audaces.
Mon nom est celui d'un oiseau migrateur. Un peu difficile à porter parce que le butor est très décrié. Autrefois, c'était une insulte terrible. Je m'y suis beaucoup intéressé, c'est devenu une sorte de totem.
Quand j'écris, je veux faire de la peinture et de la musique en même temps, et ça donne de la littérature.
Les poètes sont les chercheurs et les techniciens du langage. Et moi, c'est en travaillant sur le langage que je puis le mieux changer le monde.
Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant. Vous vous introduisez par l'étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d'épaisse bouteille, votre valise assez petite d'homme habitué aux longs voyages, vous l'arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu'elle soit, de l'avoir portée jusqu'ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans votre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu'aux reins.
Il faudra donc que vous vous prépariez à les affronter, ces semaines et ces mois de mensonges, que vous renforciez cette volonté de vous taire, d'attendre, que vous entreteniez et surveilliez soigneusement votre flamme interne, que vous organisiez toutes vos ressources intimes en vue de ce long combat de résistance, tandis que vous dînerez au wagon-restaurant, regardant au travers des vitres noires peut-être brodées de milliers de gouttes de pluie dans chacune desquelles traînera une égarante lueur, surgir de l'ombre absolue, au passage des fenêtres du train éclairé, les talus couverts de feuilles pourrissantes, les fragments des troncs par centaines dans la forêt de Fontainebleau entre lesquels vous imaginerez entrevoir l'immense queue grise d'un cheval, semblable à une écharpe de brume déchiquetée par les branches nues et aiguës, entendre son galop par-delà le bruit des essieux et cette plainte, cet appel, cette objurgation, cette tentation : « Qu'attendez-vous ? »
Œuvres de Michel Butor
Cantique de Matisse par Michel ButorDans la Tribune de Genève, 26 avril 2016.Entretiens avec Georges CharbonnierEssais sur le roman (1969)Etendards étendoirs (2012)Illustrations (1964-1976), IVL'Emploi du temps (1956)La Modification (1957)Les mots dans la peinture (1969)Passage de MilanRépertoire (1964)Répertoire (1964), IIRépertoire (1964), VUne histoire extraordinaireVanité (1980)