Auteur

Margaret Atwood

Je sais où je suis, qui je suis, et quel jour nous sommes : tels sont les tests, je suis saine d'esprit. La santé mentale est un bien précieux. Je l'économise comme les gens jadis économisaient de l'argent, pour en avoir suffisamment, le moment venu.
Il y a beaucoup de choses auxquelles il n'est pas supportable de penser. Penser peut nuire à nos chances, et j'ai l'intention de durer.
Voilà votre cerveau mâle. Objectif. C'est pour cette raison que les hommes sont si tristes, qu'ils se sentent si coupés de la réalité, qu'ils se voient comme des orphelins abandonnés, sans attaches, partis à la dérive dans le grand vide.
En ce moment, je n'ai pas peur de lui. C'est difficile d'avoir peur d'un homme qui est assis à vous regarder vous mettre de la crème sur les mains. Cette absence de peur est dangereuse.
Nous vivions comme d'habitude, en ignorant. Ignorer n'est pas la même chose que l'ignorance, il faut se donner la peine d'y arriver.
L'amour, disait Tante Lydia avec dégoût. Que je ne vous y prenne pas. Pas de rêvasseries, pas de langueurs du mois de juin ici, mesdemoiselles. Elle nous menaçait du doigt. L'amour n'est pas l'essentiel.
S'intéresser à la vie de l'écrivain parce qu'on aime son livre, c'est comme s'intéresser à la vie du canard parce qu'on aime le foie gras
Raconter, plutôt qu' écrire, parce que je n'ai pas de quoi écrire et que de toute façon il est interdit d'écrire, mais si c'est une histoire, même dans ma tête il faut que je la raconte à quelqu'un. On ne se raconte pas une histoire seulement à soi-même. Il y a toujours un autre. Même quand il n'y a personne.
Personne ne meurt d'être privé de rapports sexuels. C'est du manque d'amour que nous mourons.
L'attente est aussi un lieu : c'est partout où l'on attend.
Il est impossible de décrire une chose exactement telle qu'elle est, parce que ce que l'on dit ne peut jamais être exact, il faut toujours laisser quelque chose de côté, il y a trop d'éléments, d'aspects, de courants contraires, de nuances ; trop de gestes qui pourraient signifier ceci ou cela, trop de formes qui ne peuvent jamais être complètement décrites, trop de saveurs dans l'air ou sur la langue, de demi-teintes, trop.
Notre fonction est la reproduction ; nous ne sommes pas des concubines, des geishas ni des courtisanes. Au contraire : tout a été fait pour nous éliminer de ces catégories. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n'est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets, nulle faveur particulière ne doit être extorquée par des cajoleries, ni de part ni d'autre ; l'amour ne doit trouver aucun prise. Nous sommes des utérus à deux pattes, un point c'est tout : vases sacrés, calices ambulants.
Quand j'étais plus jeune et que j'imaginais la vieillesse, je pensais, peut-être est-ce que l'on apprécie les choses davantage, quand on n'a plus beaucoup de temps devant soi ; j'oubliais la perte des forces.
Comme d'autres choses maintenant, la pensée doit être rationnée. Il y a beaucoup de choses auxquelles il n'est pas supportable de penser. Penser peut nuire à nos chances, et j'ai l'intention de durer. Je sais pourquoi il n'y a pas de verre sur l'aquarelle aux iris bleus, pourquoi la fenêtre ne s'ouvre qu'en partie, et pourquoi la vitre est en verre incassable. Ce n'est pas la fuite qu'ils craignent. Nous n'irions pas loin. Ce sont ces autres évasions, celles que l'on peut ouvrir en soi-même, si l'on dispose d'un objet tranchant.
Mais souvenez-vous que le pardon est aussi un pouvoir. Le mendier est un pouvoir, le refuser ou l'accorder est aussi un pouvoir, peut-être le plus grand de tous.
Si l'on veut instituer un système totalitaire efficace, ou n'importe quel système, d'ailleurs, il est nécessaire d'offrir certains bénéfices et libertés à une poignée de privilégiés, en échange de ceux que l'on abolit.
Aucune mère ne correspond jamais, totalement, à l'idée que se fait un enfant de la mère parfaite, et je suppose que l'inverse est vrai également.
Mieux ne veut jamais dire mieux pour tout le monde, dit-il. Cela veut toujours dire pire, pour certains.
Il y a toujours un marché noir, il y a toujours quelque chose qui peut s'échanger.
Les nations ne construisent jamais des formes de gouvernement sur des fondations qui n'existent pas déjà.
Comme le savent tous les historiens, l'histoire est une immensité obscure, qui résonne d'échos. Des voix peuvent parvenir à nos oreilles, mais ce qu'elles nous disent est prégnant de l'obscurité de la matrice d'où elles proviennent, et quels que soient nos efforts, nous ne pouvons pas toujours les déchiffrer avec précision à la lumière plus nette du jour d'aujourd'hui.
Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Personne n'a dit quand.
Mais tout autour des murs il y a des rayonnages. Ils sont bourrés de livres. Des livres et des livres et encore des livres, bien en vue, pas de serrures, pas de caisses. Rien d'étonnant que nous n'ayons pas le droit de venir ici. C'est une oasis de l'interdit. J'essaie de ne pas regarder avec trop d'insistance.
Tomber amoureux, disions-nous. Je suis tombée amoureuse de lui. Nous étions des femmes qui tombions.
Le soleil brille, dans le ciel il y a des nuages blancs floconneux, de ceux qui font penser à des moutons sans tête. À cause de nos ailes, nos œillères, il est malaisé de regarder en l'air, d'avoir une vue complète du ciel, ou de quoi que ce soit. Mais nous y parvenons, fragment par fragment, un mouvement rapide de la tête, de haut en bas, de droite à gauche. Nous avons appris à voir le monde par hoquets.

Œuvres de Margaret Atwood

La Servante écarlate (1987)La petite poule vide son coeur (1996)USA Today – 6 février 2008