Auteur

Fritz Zorn

Ce n'est pas le mal aux dents que guérit le dentiste mais la dent malade, ce qui fait automatiquement cesser la douleur ; et de même le psychiatre n'a pas à guérir le complexe d'infériorité mais l'infériorité elle-même, de telle sorte que les complexes deviennent superflus. Ma dépression, c'était comme le mal aux dents, tous deux ont pour fonction, par l'entremise de la douleur, de signaler la maladie.
Non, en vérité, tout allait toujours bien et mème beaucoup trop bien. Je crois que c'est justement cela qui était mauvais : que tout aille toujours trop bien. Dans ma jeunesse, presque tous les petits malheurs et, principalement, tous les problèmes m'ont été épargnés. Il faut que j'exprime cela encore plus précisément: je n'avais jamais de problèmes, je n'avais absolument aucun problème. Ce qu'on m'évitait dans ma jeunesse, ce n'était pas la souffrance ou le malheur, c'étaient les problèmes et, par conséquent, la capacité d'affronter les problèmes.
Toutefois si l'on songe que même aujourd'hui, il y a encore des gens qui se glorifient de mourir pour Dieu, la patrie capitaliste et ses trusts, on ne peut qu'en venir à la conclusion qu'il y a des raisons de mourir plus bêtes que le manque d'amour.
L'angoisse et le désespoir, en moi, n'ont plus de cesse. On dirait un volcan qui explose en moi et ne pourra s'éteindre tant que je vivrai. La nuit, quand je ne peux dormir et que, baigné de sueur, gémissant et hurlant je me débats dans mon lit, quand je cours en rond dans mon appartement en criant comme un fou et que j'insulte les murs de ma chambre, alors ce volcan est en éruption.
Même si je ne veux plus rien dire de neuf, ce que j'ai déjà dit je veux sans cesse le dire à nouveau.
Qui s'unit, vit, qui se tient à l'écart, meurt. Mais c'était là justement la devise sous laquelle était placée ma famille : Tiens-toi à l'écart et meurs !
Je crois que l'âme tourmentée ressent la nécessité de l'existence de Dieu. Il est l'adresse à laquelle on peut envoyer son accusation et où cette accusation doit parvenir. Il est le vase dans lequel l'homme doit déverser sa haine.
Moins tu agis, moins tu es ridicule. Tel était le verdict en vigueur chez nous et il a beaucoup contribué à faire de moi quelqu'un de distingué et de malheureux.
L'univers fonctionne dans la mesure où la Lune tourne autour de la Terre et la Terre autour du Soleil, ce qui nous ramène au fait de tourner en rond et aux atomes. Au cas où quelqu'un ne trouverait pas évident que c'est bien de tourner en rond, il n'a qu'à demander à un petit enfant sur un manège si tourner en rond, c'est bien, et il saura la vérité car, comme on sait, les petits enfants disent toujours la vérité. Tout ce qui grouille et fourmille et tourne en rond est bien. Mais tout le monde ne trouve pas ça bien, il y a beaucoup de gens qui sont contre.
J'en conclus : ce qui ne fonctionne pas est un malheur ; ce qui fonctionne est un bonheur. Ou, inversement : le bonheur, c'est ce qui fonctionne.

Œuvres de Fritz Zorn

Mars (1977)