Auteur

Édouard Louis

J'errais sans laisser transparaître l'errance
L'alcool remplissait la fonction de l'oubli. C'était le monde qui était responsable, mais condamner le monde, le monde qui imposait une vie que les gens autour de nous n'avaient pas d'autres choix qu'essayer d'oublier – avec l'alcool, par l'alcool. C'était oublier ou mourir, ou oublier et mourir. Oublier ou mourir, ou oublier et mourir de l'acharnement à oublier.
C'était oublier ou mourir, ou oublier et mourir. Oublier ou mourir, ou oublier et mourir de l'acharnement à oublier.
Si l'on considère la politique comme le gouvernement de vivants par d'autres vivants, et l'existence des individus à l'intérieur d'une communauté qu'ils n'ont pas choisie, alors, la politique, c'est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, protégée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre.
Chez ceux qui ont tout, je n'ai jamais vu de famille aller voir la mer pour fêter une décision politique, parce que pour eux la politique ne change presque rien. Je m'en suis rendu compte, quand je suis allé vivre à Paris, loin de toi: les dominants peuvent se plaindre d'un gouvernement de droite, mais un gouvernement ne leur cause jamais de problèmes de digestion, un gouvernement ne leur broie jamais le dos, un gouvernement ne les pousse jamais vers la mer.
J'ai le sentiment que ton existence a été, malgré toi, et justement contre toi, une existence négative. Tu n'as pas eu d'argent, tu n'as pas pu étudier, tu n'as pas pu voyager, tu n'as pas pu réaliser tes rêves. Il n'y a dans le langage presque que des négations pour exprimer ta vie.
L'histoire qu'on enseignait à l'école n'était pas ton histoire à toi. On nous apprenait l'histoire du monde et tu étais tenu à l'écart du monde.
C'est le problème avec les choses volées, comme toi avec ta jeunesse, on ne peut pas réussir à penser qu'elles nous appartiennent vraiment, et il faut continuer à les voler pour l'éternité, c'est un vol qui n'en finit pas. Tu voulais la rattraper, la récupérer, la revoler.
Il n'y a que ceux à qui on donne tout depuis toujours qui peuvent avoir un vrai sentiment de possession, pas les autres. La possession n'est pas quelque chose qu'on peut acquérir
Il y a ceux à qui la jeunesse est donnée et ceux qui ne peuvent que s'acharner à la voler.
La violence ne produit pas que de la violence. J'ai répété cette phrase longtemps, que la violence est cause de la violence, je me suis trompé. La violence nous avait sauvés de la violence.
Ta vie prouve que nous ne sommes pas ce que nous faisons, mais qu'au contraire nous sommes ce que nous n'avons pas fait , parce que le monde, ou la société, nous en a empêchés.
Le mot fainéant est pour toi une menace, une humiliation.
Je savais que je t'aimais mais je ressentais le besoin de dire aux autres que je te détestais. Pourquoi ?
Faire l'histoire de sa vie, c'est écrire l'histoire de mon absence.
Un de mes amis dit que ce sont les enfants qui transforment leurs parents, et pas le contraire.
Tu m'as giflé la fois où j'ai dit que mon grand frère n'était que mon demi-frère. Tu m'as repris : « Ton frère. Il n'y a pas de demi-frère, moi je n'ai pas de demi-gosses. »
Pour les dominants, le plus souvent, la politique est une question esthétique : une manière de penser, une manière de voir le monde, de construire sa personne. Pour nous c'était vivre ou mourir.
Chez ceux qui ont tout, je n'ai jamais vu de famille aller voir la mer pour fêter une décision politique, parce que pour eux la politique ne change presque rien.
Tu appartiens à cette catégorie d'humain à qui la politique réserve une mort précoce.
J'ai le sentiment que ton existence a été, malgré toi, et justement contre toi, une existence négative. Tu n'as pas eu d'argent, tu n'as pas pu étudier, tu n'as pas pu voyager, tu n'as pas pu réaliser tes rêves. Il n'y a dans le langage presque que des négations pour exprimer ta vie.
Ils étaient passé sans transition de l'enfance à l'épuisement et à la préparation à la mort, sans avoir droit aux quelques années d'oubli du monde et de la réalité que les autres appellent la jeunesse.
Je parle de toi au passé parce que je ne te connais plus. Le présent serait un mensonge.
Ta vie prouve que nous ne sommes pas ce que nous faisons, mais qu'au contraire nous sommes ce que nous n'avons pas fait, parce que le monde, ou la société, nous en a empêchés. Parce que ce que Didier Eribon appelle des verdicts se sont abattus sur nous, gay, trans, femme, noir, pauvre, et qu'ils nous ont rendu certaines vies, certaines expériences, certains rêves, inaccessibles.
Ta vie prouve que nous ne sommes pas ce que nous faisons, mais qu'au contraire nous sommes ce que nous n'avons pas fait, parce que le monde, ou la société, nous en a empêchés.

Œuvres de Édouard Louis

En finir avec Eddy Bellegueule (2014)Histoire de la violenceQui a tué mon père