Depuis que je jouais, j’étais transporté dans un autre monde, un monde abstrait, intérieur et mental, où les arêtes du monde extérieur semblaient émoussées, les souffrances évanouies. Peu à peu s’était tu autour de moi le turbulent vacarme de la salle, le tumulte de la musique et la vaine agitation des joueurs.
❧
Voici un livre qui ne plaira à personne, ni aux intellectuels, qui ne s'intéressent pas au football, ni aux amateurs de football qui le trouveront trop intellectuel. Mais il me fallait l'écrire, je ne voulais pas rompre le fil ténu qui me relie encore au monde.
◆
À lire aussi de Jean-Philippe Toussaint
Le football permet non pas d'être nationaliste, il y aurait là une connotation politique détestable qui ne m'effleure même pas, et pas même patriote, mais chauvin, j'entends par là un nationalisme pas dupe, au deuxième degré, un nationalisme ironique, l'oxymore est parfait, il n'y a pas de termes plus antinomiques, la séduction de l'adjectif semble contredire ce que le mot peut avoir de déplaisant ou, pour tout dire, un nationalisme enfantin, de l'ordre d'une vantardise primaire, une fanfaronnade euphorique et gamine : Vive la Belgique !
On ne s’entendait plus sur le banc et je m’approchai d’elle, mais, plutôt que d’élever la voix pour couvrir la musique, je continuais de lui parler à voix basse en frôlant ses cheveux de mes lèvres, tout près de son oreille, je sentais l’odeur de sa peau, quasiment le contact de sa joue, mais elle se laissait faire, elle ne bougeait pas, dans le noir qui regardaient au loin en m’écoutant — et je compris que quelque chose de tendre était en train de naître.
Était-ce la meilleure solution de voyager ensemble, si c’était pour rompre ? Dans une certaine mesure, oui, car autant la proximité nous déchirait, autant l’éloignement nous aurait rapprochés. Nous étions en effet si fragiles et désorientés affectivement que l’absence de l’autre était sans doute la seule chose qui pût encore nous rapprocher, tandis que sa présence à nos côtés, au contraire, ne pouvait qu’accélérer le déchirement en cours et sceller notre rupture.
Nous étions rentrés à l'hôtel. Elle s'était déshabillée, ne portait plus qu'une chemise, et se balladait dans la chambre, sur la pointe de ses pieds nus, une brosse à dent dans la bouche.
Dans la même œuvre
Je n'ai plus mes yeux d'enfant, mais c'est toujours avec l'innocente naïveté de l'enfance que je perçois la magie des couleurs au football, le vert immémorial du gazon et les maillots des joueurs, les couleurs intemporelles des équipes nationales, le bleu de la France ou de l'Italie, le rouge de l'Espagne, l'orange des Pays-Bas, sans compter le maillot rayé bleu ciel et blanc de l'Argentine.
C'est souvent l'enfance qui affleure quand je pense au football.
Qu'est- ce que créer, aujourd'hui, dans le monde dans lequel nous vivons ? C'est proposer, de temps à autre, dans un acte de résistance non pas modeste, mais mineur, un signal - un livre, une oeuvre d'art - qui émettra une faible lueur vaine et gratuite dans la nuit.
C'est peut-être là l'enjeu secret de ces lignes : essayer de transformer le football, sa matière vulgaire, grossière et périssable, en une forme immuable, liée aux saisons, à la mélancolie, au temps et à l'enfance.
Pendant que nous regardons un match de football, pendant ce temps si particulier qui s'écoule alors que nous sommes au stade ou devant notre téléviseur, nous évoluons dans un monde abstrait et rassurant, le monde abstrait et rassurant du football, nous sommes, le temps que dure la partie, dans un cocon du temps, préservés des blessures du monde extérieur, hors des contingences du réel, de ses douleurs et de ses insatisfactions, où le temps véritable, le temps irrémédiable qui nous entraîne continûment vers la mort, semble engourdi et comme anesthésié