L’avenir n’était qu’une somme d’expériences à reconduire, service militaire de vingt-quatre mois, travail, mariage, enfants. On attendait de nous l’acceptation naturelle de la transmission. Devant ce futur assigné, on avait confusément envie de rester jeunes longtemps. Les discours et les institutions étaient en retard sur nos désirs mais le fossé entre le dicible de la société et notre indicible paraissait normal et irrémédiable. Ce n’était pas même quelque chose qu’on pouvait penser, seulement ressentir chacun dans son for intérieur en regardant A bout de souffle.
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Tous ceux qui n'ont jamais mis les pieds dans un hypermarché ne connaissent pas la réalité sociale de la France d'aujourd'hui.
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J'étais entrée dans un état où même la réalité de sa voix n'arrivait pas à me rendre heureuse. Tout était manque sans fin, sauf le moment où nous étions ensemble à faire l'amour. Et encore, j'avais la hantise du moment qui suivrait, où il serait reparti. Je vivais le plaisir comme une future douleur.
Le silence était le fond des choses et le vélo mesurait la vitesse de la vie.
La parapharmacie - comme certains rayons bio - occasionne de longues stations. Les gens tombent en méditation devant les produits pour retrouver la ligne, le transit, le sommeil, pour être et vivre mieux. Ce sont les rayons du rêve et du désir, de l'espérance. Les rayons psy d'une certaine manière, mais le meilleur du produit, c'est avant qu'il soit dans le caddie
Il n'y a pas que le bonheur qui rend heureux.
Dans la même œuvre
Depuis quinze ans, ce n'est pas la présence des «minorités visibles» que je remarque dans un lieu, c'est leur absence.
Dans le monde de l'hypermarché et de l'économie libéral, aimer les enfants, c'est leur acheter le plus de choses possibles.
Œufs de Pâques à gogo. Déjà. J'avais oublié. Les grandes surfaces n'oublient rien. Les maillots de bain sont sans doute dans des caisses, prêts à être déballés, comme les cadeaux pour la fête des Mères. Les instances commerciales raccourcissent l'avenir et font tomber le passé de la semaine dernière aux oubliettes.
À la « sortie sans achat », le regard du vigile sur les mains, les poches. Comme si repartir sans aucune marchandise était une anomalie suspecte. Coupable de facto de ne rien avoir acheté.
Les super et hypermarchés demeurent une extension du domaine féminin, le prolongement de l'univers domestique dont elles assurent la bonne marche régulière, parcourant les rayons avec, en tête, tout ce qui manque dans les placards et le frigo, tout ce qu'elles doivent acheter pour répondre à la question réitérée, qu'est-ce-qu'on va manger ce soir, demain, la semaine entière. Elles, toujours plus détentrices que les hommes d'une compétence culinaire qui leur fait choisir sans hésiter les produits selon le plat à préparer, tandis qu'eux, plantés, perdus devant un rayon, appellent au secours, portable à l'oreille « Dis, qu'est-que je dois prendre comme farine ? »