Œuvre
Vie et Destin (1980)
Bien sûr, l'opium absurde de l'optimisme vient au secours des hommes quand le sentiment aigu de l'horreur prend la place d'un désespoir résigné.
La violence et la contrainte exercées par les systèmes sociaux totalitaires ont été capables de paralyser dans des continents entiers l'esprit de l'homme.
Oh, la force claire et merveilleuse d'une conversation sincère ! Oh,la force de la vérité ! Quel prix terrible payaient parfois les hommes pour quelques mots courageux prononcés sans arrière-pensée.
Les révolutionnaires sont soit stupides, soit malhonnêtes. On n'a pas le droit de sacrifier toute une génération au nom d'un bonheur futur imaginaire...
Vous savez ce que c'est, la liberté de la presse ? Un beau matin d'après guerre, vous ouvrez votre journal et, au lieu d'y trouver un éditorial triomphant, une lettre des travailleurs au grand Staline, un article sur les vaillants ouvriers métallurgistes qui ont dédié leur travail aux élections du Soviet suprême, un autre article sur les travailleurs américains qui, à la veille du nouvel an, sont plongés dans le désespoir par le chômage grandissant et la misère, vous trouvez... Devinez quoi ! Des informations ! Vous arrivez à imaginer cela ? Un journal qui vous donne des informations !
L'aspiration de la nature humaine vers la liberté est invincible, elle peut être écrasée mais elle ne peut être anéantie.
L'âme et le corps sont des vases communicants et, en écrasant la résistance physique de l'homme, l'assaillant réussissait presque toujours à investir la brèche, il s'emparait de l'âme de l'individu et l'obligeait à une capitulation sans conditions.
L'âme traverse de longues années, parfois des décennies de souffrance avant d'ériger, pierre après pierre, sa tombe au dessus de l'être cher, avant d'admettre sa mort.
Rien n'est plus dur que d'être orphelin du temps.
Tous étaient faibles, les justes comme les pêcheurs. La seule différence était qu'un misérable qui accomplissait une bonne action se pavanait ensuite toute sa vie, tandis qu'un juste qui en faisait tous les jours ne les remarquait pas, mais était obsédé, des années durant, par un seul péché.
Molécule après molécule, la faim élimine des cellules les protéines et les graisses ; la faim ramollit les os, tord les jambes rachitiques des enfants, liquéfie le sang, dessèche les muscles, mange les cellules nerveuses ; la fin écrase l'âme, chasse la gaieté et la foi, détruit la pensée, fait naître la soumission, bassesse, cruauté, désespoir et indifférence.
La plupart des êtres qui vivent sur terre ne se fixent pas pour but de définir le "bien". En quoi consiste le bien ? Le bien pour qui ? Le bien de qui ? Existe-t-il un bien en général, applicable à tous les êtres, à tous les peuples, à toutes les circonstances ? Ou, peut-être, mon bien réside dans le mal d'autrui, le bien de mon peuple dans le mal de ton peuple ? Le bien est-il éternel et immuable, ou, peut-être, le bien d'hier est aujourd'hui un vice et le mal d'hier est aujourd'hui le bien ?
Le temps est le milieu transparent où les hommes naissent, se meuvent et disparaissent sans laisser de traces. Dans le temps naissent puis disparaissent les cités. Le temps les apporte et les emporte.
En ce mettant au service du fascisme, l'âme de l'homme proclame que l'esclavage, ce mal absolu, porteur de malheur et de mort, est le seul et unique bien. L'homme ne renonce pas aux sentiments humains, mais il proclame que les crimes commis par le fascisme son un forme supérieur de l'humanisme, il consent à partager les gens en purs et impurs, en dignes et indignes.
Un seul objectif détermine le sens des grands conglomérats humains : gagner pour les hommes le droit d'être dissemblables, de sentir, de penser, de vivre chacun à sa manière.
L'histoire des hommes n'est pas le combat du bien cherchant à vaincre le mal. L'histoire de l'homme c'est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d'humanité. Mais si maintenant l'humain n'a pas été tué en l'homme, alors jamais le mal ne vaincra.
Quand la conscience humaine se tourne vers le passé, elle ne garde dans le tamis de la mémoire qu'un concentré des grands événements du passé, et laisse échapper les souffrances et les angoisses du soldat, son désarroi et sa tristesse.
Les grandes découvertes, les grands livres, l'humanité les doit à tous ces indécis, à tous ces gens qui doutent.
Dans la vie, ceux qui ont raison sont le plus souvent incapables de se conduire correctement : ils ont des sautes d'humeur, jurent, se montrent intolérants et dépourvus de tact. Et, d'ordinaire, on les rend responsables de tout ce qui ne va pas dans le travail ou la famille. Ceux qui ont tort, qui vous offensent, savent, eux, se comporter comme il faut, ils sont logiques, font preuve de doigté et ont toujours l'air d'avoir raison.
Sans discussions, il n'est pas de véritable amitié.
On ne peut pas diriger les hommes comme on dirige des moutons; il était pourtant intelligent, Lénine, et même lui n'a pas compris cela. On fait la révolution pour que personne ne dirige les hommes. Lénine, lui, disait : « Avant on vous dirigeait bêtement et moi je vais vous diriger intelligemment. »
Le fascisme et l'homme ne peuvent coexister. Quand le fascisme est vainqueur, l'homme cesse d'exister, seuls subsistent des humanoïdes, extérieurement semblables à l'homme mais complètement modifiés à l'intérieur. Mais quand l'homme doué de raison et de bonté est vainqueur, le fascisme périt et les êtres qui s'y sont soumis redeviennent des hommes.
La vie devient impossible quand on efface par la force les différences et les particularités.
Des milliers de livres ont été écrits pour indiquer comment lutter contre le mal, pour définir ce que sont le bien et le mal.
Mais le triste en tout cela est le fait suivant, et il est incontestable : là où se lève l'aube du bien, qui est éternel mais ne vaincra jamais le mal, qui est lui aussi éternel mais ne vaincra jamais le bien, là où se lève l'aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule. Non seulement les hommes mais même Dieu n'a pas le pouvoir de réduire le mal sur terre.
On ne peut rien arracher du coeur, le coeur n'est pas en papier et la vie n'y est pas écrite à l'encre, on ne peut pas le déchirer en morceaux.