Œuvre
Une histoire de la lecture (1996)
Un livre apporte au lecteur sa propre histoire.
Il y a ceux qui, lorsqu'ils lisent un livre, se souviennent, comparent, évoquent des émotions éprouvées lors de lectures précédentes, observait l'écrivain argentin Ezequiel Martínez Estrada. C'est une des plus délicates des formes d'adultère.
Lire au lit ferme et ouvre à la fois le monde autour de nous.
Dire qu'un auteur est un lecteur, ou un lecteur un auteur, considérer un livre comme un être humain ou un être humain comme un livre, décrire le monde comme un texte ou un texte comme le monde, sont autant de façons de nommer l'art du lecteur.
Nous sommes ce que nous lisons.
La lecture est l'apothéose de l'écriture.
Le fait de voir quelqu'un en train de lire suscite en mon esprit une curieuse métonymie où l'identité du lecteur prend la couleur du livre et celle du cadre dans lequel il est lu.
Chaque livre est engendré par de longues successions d'autres livres dont sans doute on ne verra jamais les couvertures ni ne connaîtra jamais les auteurs, mais dont on entend l'écho dans celui qu'on tient à la main.
Plus que toute autre création humaine, le livre est le fléau des dictatures.
Tous sont des lecteurs, et leurs gestes, leur savoir-faire, le plaisir, la responsabilité et le pouvoir que leur procure la lecture, sont également les miens.
Je feuillette une bande dessinée japonaise à l'aéroport de Narita et j'invente une histoire aux personnages dont les paroles sont figurées par des caractères que je n'ai jamais appris.