Œuvre

Un Enfant du verbe (1979)

Les manuels de grammaire me servaient de livres de prière. Chercher des mots dans le dictionnaire, c'était pour moi une image du bien. La tâche sans fin d'apprendre des mots, c'était pour moi une image de la vie.
La violence est une sorte de magie, on y puise le sentiment que le monde vous cédera toujours. Quand je comprenais la structure grammaticale, je comprenais quelque chose que je respectais et qui ne me céderait pas.
J'appris le français, le latin et le grec à l'école. M. Osmand m'enseigna l'allemand à ses moments perdus. J'appris l'italien tout seul. Je n'étais pas un prodige en philologie. Il me manquait ce sens mystérieux, que certains possèdent, de la structure du langage, qui ressemble au don pour la musique ou le calcul.
Je n'étais qu'un bûcheur brillant, doté d'une aptitude pour la grammaire et d'une sorte de vénération des mots. J'étais naturellement l'élève favori et favorisé.
Je fus informé, avant que le vocable eût un sens pour moi, que ma mère était une "grue". C'est étrange à penser, que mon père n'a sans doute jamais su mon existence.
Au commencement fut le verbe. Amo, Amas, amat me servit de Sésame, ouvre-toi: "apprendre ces verbes d'ici vendredi" fut l'essence de mon éducation; peut-être que cela constitue d'ailleurs, mutatis mutandis, l'essence de toute éducation.
J'appris de M. Osmond comment écrire la meilleure langue du monde avec précision, clarté et, pour finir, une élégance sans faiblesse.
Je découvris les mots, et les mots firent mon salut. Je n'étais pas un enfant de l'amour, sinon dans une acception très altérée de ce terme ambigu. Je fus un enfant du verbe.