Œuvre

Trois Hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski (1913)

Le bel âge est à plus de cinquante ans, et moins de soixante: tout y est tragique, la mort est derrière la toile pour faire le dénouement.
Ce n'est pas assez qu'il suive des yeux les mouvements d'une ville, le concours de toutes ces fourmis dans les tranchées et les tunnels de la fourmilière.
Il travaille toujours seul; il ne confie jamais à personne ce qu'il fait; nul ne connaît rien de ses drames.
La tragédie moderne, c'est le moi en contact avec le monde.
Ibsen se replie sur soi-même, comme la forêt que courbe un éternel orage, et le vent la fait moins ployer qu'il ne la violente.
La volonté pure n'a rien d'humain; elle est cruelle comme le glaive, et sourde comme la mécanique.
Si l'on regarde au fond de ce solitaire, sous une triple cuirasse de froideur indulgente, d'ordre poussé jusqu'aux minuties, et de politesse, il y a, d'abord, l'amour ardent de la vie, et l'instinct de la domination.
La passion, comme le drame, vit de combat et se dénoue par la mort.
Un peuple de pêcheurs, de matelots et de petits fermiers, qui dépendent de quelques gros marchands.
Hommes taciturnes le plus souvent, avec les éclats violents d'une joie brusque; un long silence et, quand il est rompu, beaucoup de bruit.
C'est aux passions seulement que les idées empruntent la vie.
Ses doux yeux d'ardoise étaient exténués; les paupières gonflées enchâssaient le regard d'une lumière pâle.
Au détour du chemin creux, une porte de bois, dans un châssis de pierres, qu'une croix de fer surmonte: c'est l'entrée de l'abbaye.
Se sentir étranger à tout, voilà l'excès de la solitude.
Dans sa pleine liberté, l'esprit est pareil à cet insecte stupide qui passe la moitié de son existence à filer un cocon et l'autre moitié à le détruire.
La manie de confondre la religion dans la morale n'est pas le fait d'un esprit bien libre.
L'homme est la poupée du destin. Et sans aller jusque-là, le fantoche de la cité, le pantin aux mille idoles froides, qu'il appelle ses idées quand il les vante, et ses lois quand il les hait.
La vie, perdue dans la faute, se retrouve dans l'expiation.
C'est une folie naïve à l'homme le plus libre de se flatter que sa liberté n'a point de danger pour la multitude.
Je ne suis que trop capable de la joie: c'est elle qui me manque dans la marée continuelle du néant, ce flux et ce reflux misérable de vie et de mort.
Nos idées ne sont si fortes et ne nous sont d'un si grand prix, que parce qu'à la longue elles nous façonnent.
Les enfants ne se lassent pas de jouer; et les savants ne se lassent pas de comprendre, comme ils disent.