Œuvre

Réflexions et Maximes (1746)

C'est jouer une impertinente comédie que d'user son éloquence à consoler de feintes douleurs, que l'on connaît pour telles.
La morale purement humaine a été traitée plus utilement et plus habilement par les anciens, qu'elle ne l'est maintenant par nos philosophes.
Un versificateur ne connaît point de juge compétent de ses écrits: si on ne fait pas de vers, on ne s'y connaît pas; si on en fait, on est son rival.
Ce sont les ouvrages médiocres qu'il faut abréger: je n'ai jamais vu de préface ennuyeuse devant un bon livre.
La pensée de la mort nous trompe, car elle nous fait oublier de vivre.
Pourquoi appelle-t-on académique un discours fleuri, élégant, ingénieux, harmonieux; et non pas un discours vrai et fort, lumineux et simple? Où cultivera-t-on la vraie éloquence, si on l'énerve dans l'Académie?
La vertu ne peut faire le bonheur des méchants.
Il ne faut point apprendre à danser en cheveux gris, ni entrer trop tard dans le monde.
La conscience est présomptueuse dans les saints, timide dans les faibles et les malheureux, inquiète dans les indécis, etc: organe obéissant du sentiment qui nous domine, et des opinions qui nous gouvernent.
On fait plutôt fortune auprès des grands en leur facilitant les moyens de se ruiner, qu'en leur apprenant à s'enrichir.
Celui qui a besoin d'un motif pour être engagé à mentir, n'est pas né menteur.
Pendant qu'une partie de la nation atteint le terme de la politesse et du bon goût, l'autre moitié est barbare a nos yeux, sans qu'un spectacle si singulier puisse nous ôter le mépris de la culture.
Tel que soit un bienfait, et quoi qu'il en coûte, lorsqu'on l'a reçu à ce titre, on est obligé de s'en revancher, comme on tient un mauvais marché, quand on a donné sa parole.
Il n'y a point de faiseur de stances qui ne se préfère à Bossuet, simple auteur de prose; et, dans l'ordre de la nature, nul ne doit penser aussi peu juste qu'un génie manqué.
Il ne tient qu'à nous d'admirer la religieuse franchise de nos pères, qui nous ont appris à nous égorger pour un démenti; un tel respect de la vérité, parmi des barbares qui ne connaissaient que la loi de la nature, est glorieux pour l'humanité.
Qu'il y a peu de pensées exactes! et combien il en reste encore aux esprits justes à développer!
Les grandes places instruisent promptement les grands esprits.
La plus grande force d'esprit nous console moins promptement que sa faiblesse.
Nos plus sûrs protecteurs sont nos talents.
Le prétexte ordinaire de ceux qui font le malheur des autres, est qu'ils veulent leur bien.
La nature a donné aux hommes des talents divers: les uns naissent pour inventer, et les autres pour embellir; mais le doreur attire plus de regards que l'architecte.
Si nos amis nous rendent des services, nous pensons qu'à titre d'amis, ils nous les doivent, et nous ne pensons point du tout qu'ils ne nous doivent pas leur amitié.
Nous haïssons les dévôts qui font profession de mépriser tout ce dont nous nous piquons, pendant qu'ils se piquent eux-mêmes de choses encore plus méprisables.
Les menteurs sont bas et glorieux.
Un menteur est un homme qui ne sait pas tromper; un flatteur, celui que ne trompe ordinairement que les sots: celui qui sait se servir avec adresse de la vérité, et qui en connaît l'éloquence, peut seul se piquer d'être habile