Œuvre

Phèdre (1677), II, 5

Aux bords que j'habitais, je n'ai pu vous souffrir.
Phèdre : Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée : - \r\nJe l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers, - \r\nVolage adorateur de mille objets divers, - \r\nQui va du dieu des morts déshonorer la couche ; - \r\nMais fidèle, mais fier, et même un peu farouche, - \r\nCharmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi, - \r\nTel qu’on dépeint nos dieux, ou tel que je vous vois. - \r\nIl avait votre port, vos yeux, votre langage ; - \r\nCette noble pudeur colorait son visage, - \r\nLorsque de notre Crète il traversa les flots, - \r\nDigne sujet des vœux des filles de Minos. - \r\nQue faisiez-vous alors ? pourquoi, sans Hippolyte, - \r\nDes héros de la Grèce assembla-t-il l’élite ? - \r\nPourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors - \r\nEntrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ? - \r\nPar vous aurait péri le monstre de la Crète, - \r\nMalgré tous les détours de sa vaste retraite : - \r\nPour en développer l’embarras incertain, - \r\nMa sœur du fil fatal eût armé votre main. - \r\nMais non : dans ce dessein je l’aurais devancée ; - \r\nL’amour m’en eût d’abord inspiré la pensée. - \r\nC’est moi, prince, c’est moi, dont l’utile secours - \r\nVous eût du labyrinthe enseigné les détours. - \r\nQue de soins m’eût coûtés cette tête charmante ! - \r\nUn fil n’eût point assez rassuré votre amante : - \r\nCompagne du péril qu’il vous fallait chercher, - \r\nMoi-même devant vous j’aurais voulu marcher ; - \r\nEt Phèdre au labyrinthe avec vous descendue - \r\nSe serait avec vous retrouvée ou perdue.\r\n
Phèdre : On ne voit point deux fois le rivage des morts, - Seigneur. Puisque Thésée a vu les sombres bords, - En vain vous espérez qu'un dieu vous le renvoie, - Et l'avare Achéron ne lâche point sa proie. - Que dis-je ? Il n'est point mort, puisqu'il respire en vous. - Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux. - Je le vois, je lui parle, et mon cœur… je m'égare, - Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare. -