Œuvre

Pensées (1670)

Le temps guérit les douleurs et les querelles, parce qu'on change: on n'est plus la même personne; ni l'offensant, ni l'offensé ne sont plus eux-mêmes.
J'aurai aussi mes pensées de derrière la tête.
La vraie morale se moque de la morale.
Voulez-vous qu'on croie du bien de vous? N'en dites pas.
La douceur de la gloire est si grande, qu'à quelque chose qu'on l'attache, même à la mort, on l'aime.
Un Roi sans divertissement est un homme plein de misères.
La conscience est le meilleur livre du monde que nous ayons; c'est celui que l'on doit consulter le plus souvent.
Puisqu'on ne peut être universel en sachant tout ce qui peut se savoir sur tout, il faut savoir peu de tout. Car il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d'une chose.
Le monde ordinaire a le pouvoir de ne pas songer à ce qu'il ne veut pas songer.
L'imagination dispose de tout, elle fait la beauté, la justice et le bonheur qui est le tout du monde.
La vraie morale se moque de la morale, c'est-à-dire que la morale du jugement se moque de la morale de l'esprit - qui est sans règles.
La faiblesse de la raison de l'homme paraît bien davantage en ceux qui ne la connaissent pas, qu'en ceux qui la connaissent.
Si on est trop jeune, on ne juge pas bien. Si on est trop vieil, de même. Si on n'y songe pas assez, si on y songe trop, on s'entête, et l'on ne peut trouver la vérité.
Rien n'est plus capable de nous faire entrer dans la connaissance de la misère des hommes, que de considérer la cause véritable de l'agitation perpétuelle dans laquelle ils passent toute leur vie.
D'où vient qu'un boiteux ne nous irrite pas, et qu'un esprit boiteux nous irrite ? C'est à cause qu'un boiteux reconnaît que nous allons droit, et qu'un esprit boiteux dit que c'est nous qui boitons. Sans cela nous en aurions plus de pitié que de colère.
Toute Religion est fausse, qui dans sa foi n'adore pas un Dieu comme principe de toutes choses, et qui dans sa morale n'aime pas un seul Dieu comme objet de toutes choses.
A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent point de différence entre les hommes.
Plaisante justice, qu'une rivière ou une montagne borne ! Vérité en deça des Pyrénées, erreur au-delà.
On n'est pas misérable sans sentiment : une maison ruinée ne l'est pas ; il n'y a que l'homme de misérable.
A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux.
Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais mais nous espérons de vivre, et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.
Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fin.
L'esprit a son ordre, qui est par principes et démonstrations ; le coeur en a un autre. On ne prouve pas qu'on doit être aimé, en exposant par ordre les causes de l'amour.
La vertu d'un homme ne doit pas se mesurer par ses efforts, mais par ce qu'il fait d'ordinaire.
Je mets en fait que, si tous les hommes savaient ce qu'ils disent les uns des autres, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde. Cela paraît par les querelles que causent les rapports indiscrets qu'on en fait quelquefois.