Œuvre

Nouveaux fragments d'une mémoire infinie, par Maël Renouard, Esprit, 2017

Chaque fois que j’écris le récit d’un souvenir personnel, je ressens davantage l’impossibilité de m’en tenir aux seules ressources de ma propre mémoire. Il suffit que je veuille évoquer un quartier d’une ville, ou un fait d’actualité qui aurait eu lieu à une certaine époque, pour que j’aille naturellement demander à Google de préciser ou de compléter mes souvenirs. Toute littérature d’introspection – autobiographie ou roman psychologique – devrait aujourd’hui, si elle voulait décrire aussi fidèlement que possible les cheminements d’un esprit, faire apparaître dans à peu près une phrase sur deux le nom de Google.
La zone de nos tout premiers souvenirs est celle où l’indistinction entre l’intériorité et l’extériorité, entre les images mentales et les images mécaniquement enregistrées, entre la mémoire personnelle et la mémoire du monde, est la plus grande. Il n’est pas impossible que notre avenir soit à l’image de cette origine.
De même que nous luttons en vain contre notre expérience de la vue quand nous essayons de nous mettre à la place de quelqu’un qui en a toujours été privé, de même nous luttons en vain contre l’expérience de notre recours permanent à Internet comme à un nouvel organe, quand nous essayons de nous replacer dans l’époque où il était absent de notre monde.