Œuvre

Notes sur le Rire (1947)

Il n'y a pas de sources du comique dans la nature; la source de comique est dans le Rieur.
Dans la vie, la frontière qui sépare le rire de la pitié est bien rarement aussi nette, et il existe, entre les deux, ce que les douaniers appellent une zone franche.
Tous les journaux satiriques, depuis qu'il en existe, ne sont qu'une exposition hebdomadaire des faiblesses, des gaffes ou des tares des grands hommes ou tout au moins de ceux que la foule envie.
Un ennemi du rire, c'est l'indifférence.
Les gens très instruits et les délicats n'osent pas rire trop bruyamment : il n'est pas de bon goût de proclamer sa supériorité.
Les farces faites au maître d'école font rire les élèves, parce qu'il est censé les commander.
La source du comique est dans le rieur.
Dis-moi de quoi tu ris, et je te dirai qui tu es.
Mais quoi, il faut bien que jeunesse se passe, et vous devez patiemment supporter que celle des autres se passe de vous.
Voici maintenant une autre vérité qui est la plus grande découverte de Bergson, et la marque de son génie : l'homme ne rit que de l'homme, ou d'un animal qui voudrait ressembler à un homme, ou d'un objet qui a une forme humaine.
Lorsque le rire va jusqu'au fou rire, il s'agit en effet d'une véritable folie physique, d'un orage de réflexes qui s'ajoutent ou se contrarient, et le rieur, qui ne se gouverne plus, en arrive à des spasmes douloureux.
Dans la vie, la frontière qui sépare le rire de la pitié est bien rarement aussi nette, et il existe, entre les deux, ce que les douaniers appellent une zone franche.
Avoir pitié, c'est se sentir égal à une autre créature humaine, qui souffre, et dont nous redoutons le sort pour nous-mêmes, parce que nous sentons, à ce moment-là, que nous sommes de la même espèce et que nous n'avons sur elle aucune supériorité, du moins en ce qui concerne le malheur précis qui excite notre pitié et qui nous menace nous-mêmes.
Faire rire tous ceux qui mourront, faire rire tous ceux qui ont perdu leur mère, ou qui la perdront… Celui qui leur fait oublier un instant les petites misères… la fatigue, l'inquiétude et la mort ; celui qui fait rire des êtres qui ont tant de raisons de pleurer, celui-là leur donne la force de vivre, et on l'aime comme un bienfaiteur…
La pitié, c'est la forme tendre de la peur : c'est la peur des intelligents, des imaginatifs, des prévoyants.
De même, le rire du cocu qui ignore son infortune, et qui rit aux larmes de l'inconscience d'un autre cocu.
Faire rire ! Devenir un roi du rire ! C'est moins effrayant que d'être guillotiné, mais c'est aussi infamant
Il n'y a que les hommes qui rient… Les hommes et même les tout petits enfants, ceux qui ne parlent pas encore… Le rire, c'est une chose humaine, une vertu qui n'appartient qu'aux hommes et que Dieu, peut-être, leur a donnée pour les consoler d'être intelligents…
Le rire est un phénomène toujours semblable à lui-même, tout au moins dans sa manifestation principale, la contraction plus ou moins violente du grand zygomatique, accompagnée d'une sorte de spasme des voies respiratoires.
Pour qu'une histoire soit probante, on doit recréer l'atmosphère. Ce n'est pas facile : il faut beaucoup de mots et de lettres pour fixer la réalité
Faire rire un être découragé, c'est-à-dire qui se croit inférieur à tous, et même à la vie, c'est lui rendre momentanément un sentiment de supériorité sur un autre individu, ou sur un groupe d'individus, et ce sentiment, provoqué par l'artifice de l'auteur ou du comédien, peut réamorcer en lui, tout au moins provisoirement, la source de la confiance et du courage.
Le rire, étant un chant de triomphe, déclenche un petit orage nerveux. La rate en reçoit la nouvelle : pour prendre sa part à l'action générale, et pour y contribuer, elle déverse aussitôt dans le sang un flot nouveau de globules rouges.