Œuvre
Miracle de la Rose (1947)
L'enfance qui a été mise très tôt au courant des choses de l'amour est grave, ses traits sont durs, sa bouche gonflée par un chagrin rentré qui la fait délicatement palpiter, ses yeux sont de glace.
Elle lui masque la réalité, et je ne sais s'il a peur de tomber au fond de l'imagination jusqu'à devenir soi-même un être imaginaire, ou s'il craint de se choquer au réel.
La peur et la honte amollissaient ses muscles.
Au dortoir, chaque couple s'enroula sur son hamac, se réchauffa, fit et défit l'amour.
Et dans mon hamac, je m'endormais dans ses bras et j'y continuais des amours dans la fatigue de celles auxquelles je venais de me livrer.
Sur le mur de la cellule de punition, je viens de lire les graffitis amoureux, presque tous adressés à des femmes ...
Je tiens mon esprit avidement tendu vers la vision des plus attrayants détails de son corps. Je suis obligé d'inventer les attitudes amoureuses qu'il avait. Il m'y faut un grand courage car je sais qu'il est mort, et que ce soir je viole un mort.
J'eus immédiatement honte de ce que je prenais pour de la dureté en moi, et qui était méchanceté, vengeance à l'égard d'un gosse qui venait de «m'avoir».
Je pouvais donc le voir comme je voulais, aller à lui ... Pour l'approcher, je possédais le plus avouable des prétextes: ma camaraderie pour un ancien colon et ma fidélité à Mettray.
J'ajouterai enfin que sa taille était élancée, ses épaules larges et sa voix forte d'une assurance que lui donnait la conscience de son invincible beauté.
Il vit les hommes noirs et comprit aussitôt, mais il se rendit très vite compte également qu'il ne fallait pas briser ou détruire cet état de rêve dont il n'était pas encore dépêtré, afin de mourir endormi.
Il est étrange que je ne l'ai pas moins aimé, mais on verra là le résultat du lent travail de dépoétisation.