Œuvre
Mille et une pensées (2005)
Le jour est proche où, pour lutter contre la concurrence sauvage des grands coeurs de service, il faudra déclarer ses bons sentiments et ses vertueuses indignations aux guichets de la propriété compassionnelle.
L'augmentation de l'espérance de vie: davantage de temps pour répéter qu'on est vieux et pour se voir mourir.
Les femmes disjoncteraient moins souvent si la plupart des hommes ne faisaient pas l'amour comme on branche une prise de courant.
Je scrute d'abord chez l'homme la boutonnière comme je regarde les jambes d'une femme avant de détailler son visage.
Deux formes très différentes de la pensée unique empêchent de nombreux individus d'affirmer leur fantaisie: le prêt-à-porter et le prêt-à-prier.
La mort, ultime occasion pour l'homme de se rendre intéressant.
On ne peut faire du journalisme vraiment indépendant que si l'on a su susciter de nombreuses inimitiés. Seuls les amis demandent des services.
L'invention de la gastronomie composante de l'humanisme a donné bonne conscience aux goinfres.
Dans notre société frileuse, coincée, méfiante et tragiquement dépourvue de chaleur humaine, il n'y a plus que trois catégories de contemporains capables de se faire des amis très chers en moins de cinq minutes: les enfants, les sportifs et les putes.
Rien de plus paradoxal à une époque où la liberté est unanimement reconnue comme le plus précieux des biens que l'enfermement soit devenu le principal moteur du divertissement télévisé.
Méfions-nous de la capacité de sérieux des rieurs. Ayant extériorisé les raisons de se réjouir, ils conservent intacts en eux les motifs d'angoisse.
Le parcours du combattant intello: enfant, il se croit bête; adolescent, il découvre - par comparaisons - qu'il ne l'est pas; adulte, il pense qu'il est plus intelligent que les autres; parvenu à l'âge mûr, il confond sa matière grise avec le bronze.
Les vilaines manières des dictatures promues démocraties consistent à bourrer les urnes quand elles n'ont pas suffisamment bourré les crânes.
Pas étonnant qu'on se reproduise comme des lapins dans des bâtiments qui ressemblent autant à des clapiers.
Dans une société de malveillance chronique, on ne doit s'en remettre à personne du soin de faire savoir qu'on est un moins-que-rien, un va-de-la-gueule et un petit mec.
Chez nous, la réussite n'est pas bien vue. Ainsi, traite-t-on de parvenus les gens qui sont arrivés.
Rien de tel qu'une belle paire de fesses pour redécouvrir les vertus du travail manuel.
On recense aujourd'hui en France plus de casseurs de cabanes idéologiques que de bâtisseurs de logement sociaux. Ainsi s'explique qu'on trouve moins facilement un appartement où l'on puisse être heureux qu'un bouquin recensant les raisons de désespérer.
Vive la monarchie: les familles régnantes s'étant remplies les poches dès la première génération, les héritiers sont moins tentés par la prévarication.
Si l'on croit les comptes rendus des laboratoires et les procès-verbaux des policiers, il est plus facile de dénombrer à mille près des microbes que des manifestants.
Célébrons l'aura dont, dans une société de simulacres, ceux qui ne lisent pas gratifient ceux qui écrivent.
Ah! la macine à jouer aux échecs qui gagne toujours et qui ne triomphe jamais...
Bizarrerie anatomique: on ne trouve plus l'oreille de ses contemporains sans flatter d'abord leur encolure.
On le sait avec certitude grâce à Bergson: quand quelqu'un tombe, tout le monde rit. Mais il convient d'ajouter: sauf celui qui tombe.
Qui tue un taureau rend orphelin un veau...