Œuvre

Maximes et Pensées, Caractères et Anecdotes (1795)

Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi ni à personne: voilà je crois toute la morale.
Le temps a fait succéder dans la galanterie le piquant du scandale au piquant du mystère.
Un acte de vertu, un sacrifice ou de ses intérêts ou de soi-même, est le besoin d'une âme noble: l'amour-propre d'un coeur généreux est, en quelque sorte, l'égoïsme d'un grand caractère.
Quand il se fait quelque sottise publique, je songe à un petit nombre d'étrangers qui peuvent se trouver à Paris, et je suis prêt à m'affliger, car j'aime toujours ma patrie.
il ne faut pas regarder Burrhus comme un homme vertueux absolument. Il ne l'est qu'en opposition avec Narcisse. Sénèque et Burrhus sont les honnêtes gens d'un siècle où il n'y en avait pas.
Je me souviens d'avoir vu un homme quitter les filles d'opéra, parce qu'il y avait vu, disait-il, autant de fausseté que dans les honnêtes femmes.
La nature, pour faire un homme vertueux ou un homme de génie, ne va pas consulter Chérin.
En fait de mariages, il n'y a de reçu que ce qui est sensé, et il n'y a d'intéressant que ce qui est fou. Le reste est un vil calcul.
Quand j'ai fait quelque bien et qu'on vient à le savoir, je me crois puni, au lieu de me croire récompensé.
Un homme amoureux est un homme qui veut être plus aimable qu'il ne peut; et voilà pourquoi presque tous les amoureux sont ridicules.
Les pensées d'un solitaire, homme de sens, et fût-il d'ailleurs médiocre, seraient bien peu de chose, si elles ne valaient pas ce qui se dit et se fait dans le monde.
J'ai remarqué, en lisant l'écriture, qu'en plusieurs passages, lorsqu'il s'agit de reprocher à l'humanité des fureurs ou des crimes, l'auteur dit: les enfants des hommes; et quand il s'agit de sottises ou de faiblesses, il dit: les enfants des femmes.
Les gens de robe, les magistrats, connaissent la cour, les intérêts du moment, à peu près comme les écoliers qui ont obtenu un exeat, et qui ont dîné hors du collège, connaissent le monde.
L'homme peut aspirer à la vertu: il ne peut raisonnablement prétendre de trouver la vérité.
L'intérêt d'argent est la grande épreuve des petits caractères; mais ce n'est encore que la plus petite pour les caractères distingués; et il y a loin de l'homme qui méprise l'argent à celui qui est véritablement honnête.
On gouverne les hommes avec la tête: on ne joue pas aux échecs avec un bon coeur.
Celui qui déguise la tyrannie, la protection ou même les bienfaits, sous l'air et le nom de l'amitié, me rappelle ce prêtre scélérat qui empoisonnait dans une hostie.
Les femmes ne donnent à l'amitié que ce qu'elles empruntent à l'amour. Une laide impérieuse, et qui veut plaire, est un pauvre qui commande qu'on lui fasse la charité.
N'est-il pas trop plaisant de voir le marquis de Bièvre (petit-fils du chirurgien Maréchal) se croire obligé de fuir en Angleterre, ainsi que M. De Luxembourg et les grands aristocrates, fugitifs après la catastrophe du 14 juillet 1789?
Le bon goût, le tact et le bon ton ont plus de rapport que n'affectent de le croire les gens de lettres. Le tact, c'est le bon goût appliqué au maintien et à la conduite; le bon ton, c'est le bon goût appliqué aux discours et à la conversation.
Il y a telle supériorité, telle prétention qu'il suffit de ne pas reconnaître pour qu'elle soit anéantie; telle autre qu'il suffit de ne pas apercevoir pour la rendre sans effet.
Il y a des redites pour l'oreille et pour l'esprit; il n'y en a point pour le coeur.
Le jansénisme des chrétiens, c'est le stoïcisme des païens, dégradé de figure et mis à la portée d'une populace chrétienne; et cette secte a eu des Pascal et des Arnauld pour défenseurs!
Il y a certains défauts qui préservent de quelques vices épidémiques: comme on voit, dans un temps de peste, les malades de fièvre quarte échapper à la contagion.
Les corps (parlements, académies, assemblées) ont beau se dégrader: ils se soutiennent par leur masse, et on ne peut rien contre eux. Le déshonneur, le ridicule glissent sur eux, comme les balles de fusil sur un sanglier, sur un crocodile.