Œuvre
Le Voyageur chérubinique (1675)
Pur comme le plus fin des ors, ferme comme un roc, - \r\nDe part en part limpide comme un cristal; ainsi doit être ton coeur.
Je ne sais pas ce que je suis, je ne suis pas ce que je sais : - \r\nUne chose, et pourtant aucune chose, un petit point et un cercle.
Homme, si tu es encore quelque chose, si tu sais quelque chose, si tu aimes et détestes quelque chose,
Je ne crois en nulle mort; je meurs à toute heure - \r\nEt chaque fois je n'ai trouvé qu'une vie meilleure.
Rien ne te met en mouvement, tu es toi-même la roue - \r\nQui roule d'elle-même et n'a pas de repos.
Je n'aime qu'une chose et ne sais ce qu'elle est, - \r\nEt parce que je l'ignore je l'ai choisie.
Celui qui ne désire, n'a, ne sait, n'aime, ne veut rien, - \r\nIl a, désire, et aime encore beaucoup.
L'âme est un cristal et la divinité sa lumière : - \r\nLe corps où tu vis est l'écrin de tous deux.
Celui pour qui tout se vaut n'est touché par nulle peine - \r\nMême dans le cloaque du plus profond enfer.
Le ciel est en toi et aussi les tortures de l'enfer : - \r\nCe que tu choisis et ce que tu veux, tu l'as partout.
Tu n'aimes pas les hommes et tu fais bien : - C'est l'humanité qu'il faut aimer en l'homme.
Si tu perds la vue à force de regarder le soleil - \r\nLa faute est dans tes yeux non dans sa grande lumière.
Tu dis : Quitte le temps et rejoins l'éternité ; - Mais y a-t-il une différence entre le temps et l'éternité ?
Je sais que le rossignol ne trouve rien à redire à l'intonation du coucou ; - \r\nMais toi, si je ne chante pas comme toi, tu te moques de la mienne.
La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit, - \r\nN'a pour elle-même aucun soin, - ne demande pas : Suis-je regardée ?
Fou l'homme qui boit à une flaque - \r\nEt ignore la fontaine qui jaillit dans sa maison !
Homme, si tu veux et n'aimes rien, tu veux et aimes bien ; - \r\nCelui qui aime ce qu'il veut n'aime pas ce qu'il faut.
Le monde est l'océan, le marin est l'esprit de Dieu, - \r\nLe navire est mon corps, et mon âme la voyageuse qui retourne chez elle.
Le monde ne te tient pas, c'est toi-même le monde - \r\nQui par des liens si forts te retient prisonnier en toi.
Essaie, ma petit colombe : on apprend beaucoup par l'exercice ; - \r\nCelui qui ne reste pas assis finit par arriver au but.
Ah ! mon frère, deviens : qu'as-tu à rester fumée, apparence ? - \r\nNous avons essentiellement à devenir un être nouveau.
Le vrai vide est comme un vase splendide - \r\nQui porte du nectar : il a, et ne sait quoi.
Je ne connais que trois jours : hier, aujourd'hui et demain ; - \r\nMais quand hier se cache dans aujourd'hui et maintenant, - \r\nEt que demain s'efface, je vis ce jour\r\nQue je vivais en Dieu avant d'être.
J'aime beaucoup la beauté ; mais j'hésite à l'appeler belle - \r\nSi je ne la vois pas toujours au milieu des épines.
Le sage ne cherche qu'une chose, et c'est le bien suprême ; - \r\nUn fou aspire à mille choses - minuscules.