Œuvre

Le nouveau Bloc-Notes (1958-1960)

C'est bien connu que je n'approuve pas les prix, que je les rends responsables de cette prolifération cancéreuse dont souffre la librairie.
Et si vous tenez que je suis fou ou idiot de croire cela, il reste que je suis ce fou et que je suis cet idiot.
Pourtant effacez: parti communiste, Front populaire; inscrivez à la place: classe ouvrière, et vous tenez le mot de notre destin. La classe ouvrière divisée, le fascisme gagne.
«Ni avec vous ni sans vous...» Plus qu'aucun intellectuel communiste, Sartre aura été coincé entre ces deux impossibilités.
A partir du «je vous ai compris!», lancé aux Algériens, il ne fut pas toujours aisé de le suivre dans tous ses cheminements.
C'est sans doute qu'ils ont du travail, qu'ils ne meurent plus de faim, qu'ils ont arraché en cent ans à la société capitaliste ce peu qui suffit pour attacher l'homme à ses modestes richesses et faire de lui un conservateur.
Notre histoire particulière dépend de nous encore, non le contexte dans lequel elle s'inscrit: ce qui ne signifie pas qu'elle nous échappe. Agir en tenant compte du contexte.
Quant à moi, qui ne suis pas un auteur «cosmique», et qui m'y résigne, je ne me sens pas à l'étroit dans ce monde intérieur.
Vous savez comme nous tous, que l'on ne peut rien augurer de la cuisine des cantonales.
Une alternative comme celle qui va, après-demain faire hésiter tant de Français, sera un pari: l'événement seul nous départagera aux cours des semaines qui vont venir.
Un de nos confrères pince-sans-rire se fit l'écho d'une plainte de membres d'une autre académie ...
TELEVISION: le petit écran traite à sa manière le théâtre et en fait voir ce que personne encore n'y avait vu.
J'ai appris à redouter chez les hommes politiques, même chez les grands, un empirisme qui les soumet à l'événement.
Quant à M. René Coty, délices du Français moyen, j'ai passé une seule fois le seuil de son cabinet pour lui demander la grâce de condamnés à mort. Il m'a fait un cours à ce propos, sur ce qu'il appelait l'existence de «l'exemplarité».
On m'opposera que le général de Gaulle faisant finalement la politique des factieux du 13 mai, sa présence ne sert qu'à entretenir une équivoque.
Je leur reconnais le droit d'avoir ce souci de l'information brillante, et de tirer la langue à la vieille morale des familles; je ne les juge pas.
Comme ce romancier disait que «toutes les femmes sont fatales», tout homme politique qui tient la barre est providentiel - ou fatal: c'est l'endroit et l'envers de la même monnaie.
Hier soir, à 19 heures, un flash d'Europe 1 parut donner une lueur d'espoir: aux abords de la barricade, les parachutistes sont relevés.
Les Algériens donnent, en ce moment, le spectacle magnifique d'une immense fraternisation qui offre une base psychologique et morale aux accords et aux arrangements de demain, base infiniment meilleure que les combats et les embuscades.
Sur la route parfois, je vois dans l'encadrement du pare-brise de ma voiture l'arrière d'un camion énorme sur lequel est inscrit: «freins puissants».
De Gaulle écarté ou réduit à l'impuissance, il ne nous resterait aucun recours: rien à attendre de la gauche, il va sans dire. Ce serait à Paris la junte militaire.
De nouveaux cinéastes ont surgi, d'âge tendre - mais il n'y a que l'âge en eux qui soit tendre. Et déjà ils chassent les aînés dans la force de l'âge.
A l'égard des peuples du Maghreb, on a parfois le sentiment qu'une once d'amitié vraie pèse plus lourd qu'un massacre à base de mépris. Oh! ils ne sont pas des agneaux, eux non plus. Jusqu'où va leur cruauté et qu'elle peut être atroce, nous le savons.
Je ne suis pas «à la voie», comme on disait chez nous des carrioles dont les roues épousaient exactement les ornières creusées par les charrois.