Œuvre

Le Métier de vivre (1952)

Tu seras aimé le jour où tu pourras montrer tes faiblesses sans que l'autre s'en serve pour augmenter sa force.
Donner est une passion, presque un vice. La personne à qui nous donnons nous devient nécessaire.
L'idée du suicide était une protestation de vie. C'est la mort de ne plus vouloir mourir.
Il n'y a absolument personne qui fasse un sacrifice sans en espérer une compensation. Tout est une question de marché.
L'homme s'intéresse si peu à autrui, que même le christianisme recommande de faire le bien pour l'amour de Dieu.
Il n'est pas vrai que la mort nous arrive comme une expérience devant laquelle nous sommes tous des débutants. Avant de naître nous étions tous morts.
En amour, ce qui compte seulement c'est d'avoir une femme dans son lit et chez soi: tout le reste est connerie, sinistre connerie.
La vérité c'est que j'arrive toujours trois ou quatre ans après mes contemporains: de là mon attachement désespéré et à la fois écoeuré à mes vérités.
Preuve de la vanitas vanitatum: on s'intéresse tant à soi-même, et pourtant, c'est seulement un hasard que nous soyons nous et non autrui. Je pouvais naître femme et être domestique, et alors, quels problèmes?
N'est-elle pas illusoire aussi l'importance que l'on s'attribue quand l'intérêt nous contemple, nous, la domestique et tout le genre humain? Personne d'envergure.
Je connais un idiot qui, dans sa jeunesse, a refusé d'apprendre les règles du jeu, perdu qu'il était derrière des chimères, et maintenant les chimères s'évanouissent et le jeu le broie.
La femme est-elle la récompense du fort ou l'appui du faible, selon que ceux-ci le veulent?
Ironie de la vie: la femme se donne comme récompense au faible et comme appui au fort. Et personne n'a jamais son dû.
Pensée d'amour: je t'aime tant que je voudrais être né ton frère ou t'avoir mise au monde moi-même.
Tu as confié ta vie à un cheveu: ne te débats pas, sinon tu le casseras.
La naïveté a une habileté qui lui est propre et qui est justement faite de son insouciance. «Tu es si bête que personne ne te résiste».
Etre amoureux est un fait personnel qui ne regarde pas l'objet aimé - même pas si celui-ci vous aime en retour.
S'il était vrai que l'homme possède le libre arbitre, est-ce qu'on en parlerait tant? Qui sait s'il ne s'agit pas d'un postulat; on peut, en le voulant, être libre et l'on peut être résultat. Mais le choix initial?
Il est remarquable l'état de celui qui n'éprouve pas la tentation de ce qu'il ne fait pas; et non pas l'état de celui qui est tenté et qui renonce. En termes réalistes, le premier est la paix et le second, le déchirement.
Quoi qu'en disent les héros. Souffrir est une bêtise.
Avant d'être habile avec les autres, il faut être habile avec soi-même.
L'habituelle tragédie: seul sait se faire aimer celui qui sait se faire haïr, par la même personne.
Essaie de faire du bien à quelqu'un. Tu ne tarderas pas à voir combien tu haïras ce visage contrit et rayonnant.
Premier amour: «Quand nous serons grands, ces discours-là, nous pourrons les tenir aux femmes».
Ta vraie muse pour la prose, c'est le dialogue, car dans celui-ci tu peux faire dire les saillies absurdo-ingénuo-mythiques qui interprètent hypocritement la réalité. Ce que tu ne pourrais faire en poésie.