Œuvre

La Plaisanterie (1975)

L'optimiste est l'opium du genre humain! L'esprit saint pue la connerie.
Une valeur galvaudée et une illusion démasquée ont le même pitoyable corps, elles se ressemblent et rien n'est plus aisé que de les confondre.
J'ai toujours pensé que la créature humaine était indivisible, seul le bourgeois dans son imposture se partage en un être public et un homme privé ...
On parle volontiers de coups de foudre; je ne suis que trop conscient de ce que l'amour tend à créer une légende de soi-même, à mythifier après coup ses commencements.
Rien ne rapproche les gens aussi vite (même si c'est souvent un rapprochement trompeur) qu'une entente triste, mélancolique.
Rien ne me répugne comme lorsque les gens fraternisent parce que chacun voit dans l'autre sa propre bassesse.
Je crois que les destinées humaines sont entre elles soudées d'un ciment de sagesse.
A quoi bon se contenter de ranimer un passé perdu? Qui regarde en arrière finira comme la femme de Loth.
Toutes les situations capitales de la vie sont pour une fois, sont sans retour. Pour qu'un homme soit un homme, il faut qu'il soit pleinement conscient de ce non-retour.
Car être courageux dans l'isolement, sans témoins, sans l'assentiment des autres, face à face avec soi-même, cela requiert une grande fierté et beaucoup de force.
Car ce ne sont pas les ennemis, mais les amis qui condamnent l'homme à la solitude.
En fait, j'aime chez la femme non pas ce qu'elle est pour elle-même, mais ce par quoi elle s'adresse à moi, ce qu'elle représente pour moi. Je l'aime comme un personnage de notre histoire à nous deux.
Quand un homme attend une femme, il n'est qu'à grand-peine capable de réfléchir sur elle et il ne peut que faire les cent pas sous son effigie figée.
Mon incrédulité est à ce point invétérée que si quelqu'un me confie ce qu'il aime ou ce qu'il n'aime pas, je ne prends pas du tout cela au sérieux ou, plus exactement, je ne vois là qu'un simple témoignage de l'image qu'il veut donner de lui-même.
L'incroyable capacité humaine à remodeler le réel à l'image de son idéal ...
L'homme est en droit de vouloir n'importe quoi d'une femme, mais, s'il ne veut pas se comporter en brute, il doit faire en sorte qu'elle puisse agir en harmonie avec ses illusions les plus profondes.
Car vivre dans un monde où nul n'est pardonné, où la rédemption est refusée, c'est comme vivre en enfer.
L'aimer non pas seulement pour cette partie de sa personnalité qui s'adressait à moi, mais aussi pour tout ce qui ne me concernait pas directement, pour ce qu'elle était en elle-même et pour elle.
Je sentis avec épouvante que les choses conçues par erreur sont aussi réelles que les choses conçues par raison et nécessité.
Et si l'Histoire plaisantait?
L'idée m'envahit qu'un destin souvent s'achève bien avant la mort, que le moment de la fin ne coïncide pas avec celui de la mort ...
Tout sera oublié et rien ne sera réparé.
A quoi rimerait un Hamlet privé du château d'Elseneur, d'Ophélie, de toutes les situations concrètes qu'il traverse, du texte de son rôle ? Qu'en resterait-il hormis je ne sais quelle essence muette et illusoire ?
Vlasta et moi nous allongeâmes au fond du lit et j'avais l'impression que c'était la sage infinité de l'espèce humaine qui nous prenait dans ses bras moelleux.