Œuvre

La Paix chez les bêtes (1916)

La chatte ne fuyait pas à mon approche, mais elle se dérobait comme une anguille, à la seconde juste où j'allais la toucher.
Les arabesques de ma danse, les signes maléfiques que j'écris dans l'air, les hiéroglyphes de ma queue qui se trord en serpent coupé ...
Goinfre, elle attrape au vol tout ce qui tombe. Elle avale - plouc! - les gros morceaux ...
L'extrémité de son poil court et fourni brille, s'irise au soleil comme fait l'hermine.
Vous jetez la balle au chat, qui calcule mal son élan, exprès, et la laisse rouler sous le fauteuil.
Si jeunes, et portant en cierge leur queue massive, charnue à la base comme une queue de petit mouton!
Ils échangent, hulottes et chevêches, effraies et grands-ducs,des rires tremblés, des sanglots, des sifflements doux, et aussi ces cris poignants qu'entendaient seules les nuits.
Une responsabilité écrasante pèse sur vous tous, - celle de protéger, de prolonger, d'embellir ma scintillante, ma précieuse petite vie d'elfe.
Je vais, je viens, je te dépasse, je reviens, je t'environne, en cercles, en ellipses, en huit ...
Des cris variés, agréables comme des chants, s'envolent par les fenêtres, tourbillonnent dans la spirale de l'escalier comme des fleurs éclatantes.
La chatte feint de l'oublier et ne lui accorde plus, au jardin, la faveur d'un regard.
Un crescendo brusque, imprévu, effroyable, des râles, la mêlée aérienne de deux voix furibondes.