Œuvre

La Bandera (1931)

Quelques mois lui semblaient encore nécessaires pour démasquer un terrible bandit et le livrer à la justice.
Il salua, exécuta un demi-tour rapide et remonta vers Bou Jeloud dont il apercevait le drapeau.
Les hommes valent moins que des chiens, quand le démon de la chair les tourmente.
Dix jours après l'arrivée du renfort, le planton au poste de T.S.F. apporta une dépêche chiffrée au commandant Luis Weller.
C'était un peu comme une partie d'échecs: il poussait un pion, déplaçait un cavalier, une dame, un événement.
Les nouvelles recrues furent tout de suite incorporées dans la bandera de dépôt.
Lucas se souvenait d'un terrain vague que toute la rue utilisait comme dépotoir.
Les légionnaires descendirent des camions, par grappes, les jambes molles, le corps lourd.
Sa pomme d'Adam montait et descendait comme un piston dans un cylindre.
La neige ne tombait plus; mais le froid desséchait la peau des visages et gerçait les lèvres.
Leur courage, comme leur dévouement, pouvaient se comparer au courage et au dévouement des légionnaires sous le feu, eu milieu d'une nature hostile jusqu'à la cruauté.
Elles gardaient pour elles les mille ressources diaboliques et les inventions quelquefois de leur enfantine méchanceté.
La situation politique de l'Espagne rendait les policiers méfiants, discourtois et prétentieux.
Les clairons et les tambours se distinguaient des autres soldats par un galon noir et rouge cousu sur les manches de la vareuse en deux losanges superposés.
Il regarda les cailloux qui tachaient le sol à perte de vue entre les touffes de doum dont on ferait des balais.
Quelques-uns se drapaient dans leurs amples manteaux andalous en drap kaki.
Lucas tournait la tête à droite et à gauche ainsi qu'un dindon inquiet.
Et il regarda la route qui se dessinait à peu près correctement à travers les éboulis de roches et les tristes matériaux empilés en vrac.
Il savait éviter ses sautes d'humeur comme un torero sait écarter un taureau bluffeur.
Un bataillon de Régulars s'échelonnait par petits postes le long de la frontière.
Son coeur battait dans sa poitrine et ses tempes menaçaient d'éclater.
Il piocha la terre, la pelleta, la lissa, l'égalisa et pataugea dans l'eau boueuse qui s'étalait comme une crème sous le rouleau asthmatique.
Les visages bruns, cuits par le soleil, les visages émaciés par la fatigue ruisselaient de sueur sous le bonnet à passepoils rouges.
Il ne reconnaissait plus l'emplacement des meuble. Il trouva enfin son veston et craqua une allumette.
Ses mains errèrent maladroitement pendant quelques secondes, puis elles rencontrèrent un bois humide, gras, nettement inconnu.