Œuvre
L'Eloge de la folie (1508)
Celui qui aime avec ardeur, ne vit plus en lui-même, il vit dans l'objet qu'il aime.
Tout, dans le monde, est si obscur; si variable, qu'il est impossible de rien savoir de certain.
La guerre n'est-elle pas la source et le théâtre de tous les hauts faits ? Or, quoi de plus fou que d'engager, à propos de je ne sais quoi, une pareille lutte, d'où il résulte toujours, pour les deux partis plus de mal que de bien ?
C'est faire preuve d'un bon sens exquis que de ne pas ambitionner plus de sagesse que n'en comporte la nature de l'homme; que d'être volontiers du même avis que le genre humain ou de se tromper complaisamment avec lui.
Enfin, je suis ce proverbe populaire débattu selon lequel on a raison de se louer soi-même quand on ne trouve personne d'autre pour le faire.
L'expérience fait voir aussi que toujours un fou se moque de l'autre, et que tous deux se divertissent réciproquement : souvent même c'est le plus fou qui rit de meilleur coeur du moins fou.
Tels sont surtout les comédiens, les musiciens, les orateurs et les poètes. Moins ils ont de talent, plus ils ont d'orgueil, de vanité, d'arrogance. Tous ces fous trouvent cependant d'autres fous qui les applaudissent.
C'est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fou.
L'esprit de l'homme est ainsi fait que le mensonge a cent fois plus de prise sur lui que la vérité.
La vraie prudence consiste, puisque nous sommes hommes, à ne pas vouloir être plus sage que notre nature ne le comporte. Il faut ou supporter de bonne grâce les folies de la multitude, ou se laisser entrainer avec elle par le torrent des erreurs.