Œuvre
De l'Allemagne (1810)
Le bon goût en littérature est, à quelques égards, comme l'ordre sous le despotisme, il importe d'examiner à quel prix on l'achète.
Le mal que peuvent faire les mauvais livres n'est corrigé que par les bons; les inconvénients des lumières ne sont évités que par un plus haut degré de lumières.
On a raison d'exclure les femmes des affaires publiques et civiles; rien n'est plus opposé à leur vocation naturelle que tout ce qui leur donnerait des rapports de rivalités avec les hommes ...
Dans tous les pays où il y aura de la vanité, le goût sera mis au premier rang parce qu'il sépare les classes et qu'il est le signe de ralliement entre tous les individus de la première.
Il vaut encore mieux, pour maintenir quelque chose de sacré sur la terre, qu'il y ait dans le mariage une esclave que deux esprits forts.
La monotonie, dans la retraite, tranquillise l'âme; la monotonie, dans le grand monde, fatigue l'esprit.
La prétendue légèreté des femmes vient de ce qu'elles ont peur d'être abandonnées; elles se précipitent dans la honte par crainte de l'outrage.
Sa physionomie du Français spirituel moins prononcée que celle des Italiens, indique la gaieté, sans rien faire perdre à la dignité du maintien et des manières.
Les Allemands mettent trop peu d'importance au sujet d'un poème, et croient que tout consiste dans la manière dont il est traité.
C'est un abus singulier de la prérogative d'une supériorité naturelle, que de la faire servir à s'affranchir des liens les plus sacrés, tandis que la vraie supériorité consiste dans la force de l'âme; et la force de l'âme c'est la vertu.
Le Verbe, ou la parole divine, existait avant la création de l'univers; mais pour les poètes, il faut que la création précède la parole.
Le sentiment patriotique se compose des souvenirs que les grands hommes ont laissés, de l'admiration qu'inspirent les chefs-d'oeuvre du génie national, enfin de l'amour que l'on ressent pour les institutions, la religion et la gloire de son pays.
Les Français hommes d'esprits, lorsqu'ils voyagent, n'aiment point à rencontrer, parmi les étrangers, l'esprit français, et recherchent surtout les hommes qui réunissent l'originalité nationale à l'originalité individuelle.
C'est une question si rebattue que celle des trois unités, qu'on n'ose presque pas en parler; mais de ces trois unités il n'y en a qu'une d'importante, celle de l'action, et l'on ne peut jamais considérer les autres que comme lui étant subordonnées.
L'existence végétative du midi de l'Allemagne a quelques rapports avec l'existence contemplative du nord: il y a du repos, de la paresse et de la réflexion dans l'une et l'autre.
Un français sait encore parler, lors même qu'il n'a point d'idées; un Allemand a toujours dans sa tête un peu plus qu'il n'en saurait exprimer.
Le mérite des Allemands, c'est de bien remplir le temps; le talent des Français, c'est de le faire oublier.
La bêtise et la sottise diffèrent essentiellement en ceci, que les bêtes se soumettent volontiers à la nature, et que les sots se flattent toujours de dominer la société.
C'est beaucoup pour les hommes d'avoir des phrases à dire en faveur de leur conduite : ils s'en servent d'abord pour tromper les autres, et finissent par se tromper eux-mêmes.
Tout voir et tout comprendre est une grande raison d'incertitude.