Œuvre

Contes de la bécasse (1883), la Peur

Il était assis, ou plutôt affaisé dans un grand fauteuil, les bras pendants, les jambes allongées et molles ...
Un homme énergique n'a jamais peur en face du danger pressant. Il est ému, agité, anxieux; mais la peur c'est autre chose.
On n'osa débarricader la sortie qu'en apercevant, par la fente d'un auvent, un mince rayon de jour.
La peur (et les hommes les plus hardis peuvent avoir peur), c'est quelque chose d'effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l'âme, un spasme affreux de la pensée et du coeur, dont le souvenir seul donne des frissons d'angoisse.
Un homme qui croit aux revenants, et qui s'imagine apercevoir un spectre dans la nuit, doit éprouver la peur en toute son épouvantable horreur.
Mais sait-on quels sont les sages et quels sont les fous, dans cette vie où la raison devrait souvent s'appeler sottise et la folie s'appeler génie?
On a dépeuplé l'imagination en surprenant l'invisible. Notre terre m'apparaît aujourd'hui comme un monde abandonné, vide et nu. Les croyances sont parties qui la rendaient poétique.
On n'a vraiment peur que de ce qu'on ne comprend pas.