Œuvre

Clair de Lune (1883)

Je fus coquette, séduisante, comme auprès d'un homme, caressante et perfide. J'affolai cet enfant.
Pourquoi ce demi-voile jeté sur le monde? Pourquoi ces frissons de coeur, cette émotion de l'âme, cet alanguissement de la chair?
Elles s'apitoyaient sur les drames du coeur et ne s'en indignaient jamais.
Il n'était point d'attentions, de délicatesses, de chatteries qu'elle n'eût pour son mari.
Ils s'étaient retirés tous les deux dans un petit boudoir japonais, tendu de soies éclatantes.
Cette histoire m'a tellement boulversé l'esprit, a jeté en moi un trouble si profond, si mystérieux, si épouvantable, que je ne l'ai même jamais racontée.
Le vieux seigneur la prit chez lui, et il fut bientôt si captivé qu'il ne pouvait se passer d'elle une minute.
Une vieille maîtresse, une ancienne et forte liaison, une de ces chaînes qu'on croit rompues et qui tiennent toujours.
J'étais toute jeune alors, et le souvenir m'est resté si douloureux que je pleure chaque fois en y pensant.
J'étais las, las, écoeuré plus que je ne saurais dire par toutes les bêtises, toutes les bassesses, toutes les saletés que j'avais vues et auxquelles j'avais participé pendant quinze ans.
La maison est sur un coteau, au milieu d'un parc en pente, jusqu'à la rivière qu'enjambe un pont de pierre en dos d'âne.
Mais allez donc faire entendre raison à des gens affolés.
J'entendis des cris, des cris humains, plaintifs, étouffés, déchirants.
Il leur faisait faire des dînettes, les gorgeant de friandises, de sucreries et de gâteaux.
Je l'ai gardée dans le fond intime de moi, dans ce fond où l'on cache les secrets pénibles, les secrets honteux, toutes les inavouables faiblesses que nous avons dans notre existence.
Et un doute, une inquiétude vague l'envahissait; il sentait naître en lui une des ces interrogations qu'il se posait parfois.