Œuvre

Avril brisé (1978)

Vos livres, votre art, sentent tous le crime. Au lieu de faire quelque chose pour les malheureux montagnards, vous assistez à la mort, vous cherchez des motifs exaltants, vous recherchez ici de la beauté pour alimenter votre art. Vous ne voyez pas que c'est une beauté qui tue.
Vous me rappelez ces théâtres montés dans les palais des aristocrates russes, où la scène est assez spacieuse pour le jeu de centaines d'acteurs, alors que la salle est tout juste de dimensions nécessaires pour accueillir la famille du prince... Vous poussez un peuple entier à jouer une pièce sanglante, alors que vous-mêmes avec vos dames vous assistez d'une loge au spectacle.
Les montagnards ont toujours soigné eux-mêmes leurs plaies et ils continuent de le faire aujourd'hui, avec du raki, du tabac, selon les procédés les plus barbares, comme l'est par exemple l'extraction d'une balle à l'aide d'une autre balle, etc. Ils ne font donc jamais appel aux services d'un médecin.
Vous comprenez, je suis géomètre, j'ai étudié cette science ; j'ai appris à arpenter les terres et à lever des plans. Et malgré tout, j'erre à longueur d'année sur le Plateau sans pouvoir exercer ma profession, car les montagnards ne reconnaissent à un géomètre aucune compétence. Vous avez vu vous-même comment ils règlent les questions de limites. Avec des pierres, des malédictions, des sorcières et je ne sais quoi d'autre. Quant à mes instruments, ils restent enfermés des années entières dans mon sac de voyage. Je les ai abandonnés là-bas à l'auberge, jetés dans un coin.
Il avait fixé bien des yeux de femmes dans sa vie et beaucoup de ces yeux ardents, pudiques,troublants, délicats, rusés ou fiers, l'avaient aussi fixé, mais jamais de tels yeux. Ils étaient à la fois distants et proches, compréhensibles et énigmatiques, insensibles et compatissants. Ce regard, en même temps qu'il éveillait le désir, avait quelque chose qui vous éteignait, vous transportait au loin, au-delà de la vie, au-delà de la tombe, d'où l'on pouvait se regarder avec sérénité.
De son expérience des rapports avec les femmes, il avait observé que la colère et la querelle pouvaient parfois résoudre soudain des situations inertes qui semblaient sans issue, comme un orage qui chasse brusquement une humidité oppressante.
es vivants ne sont que des morts en permission dans cette vie trouve dans nos montagnes sa pleine signification.
Dans aucun autre pays du monde, on ne peut rencontrer en chemin des gens qui, comme les arbres marqués pour être abattus, portent sur eux le signe de la mort.
Les justiciers était la fleur d'un clan, sa moelle et sa mémoire principale. Beaucoup de choses s'oubliaient dans la vie du clan, des hommes et des événements se couvraient de poussière, seuls les justiciers, les petites flammes inextinguibles sur les tumulus du clan, ne s'effaçaient jamais de la mémoire.
Sur la route passent les hommes, passe aussi le bétail, passent aussi les vivants, passent aussi les morts.
Quoi qu'il fît, il ne pouvait échapper à ses définitions. Il ne devait pas se faire d'illusions. Le Kanun était plus puissant qu'il ne semblait. Il étendait son pouvoir partout, sur les terres, sur les bornes des champs, il pénétrait dans les fondations des maisons, les tombes, les églises, les routes, les marchés, les noces, il gravissait les alpages et montait même plus haut, jusqu'au ciel, d'où il retombait sous forme de pluie pour remplir les voies d'eau, qui étaient la cause d'un bon tiers des meurtres.