Œuvre

Aphorismes (1800-1806)

Les saints sculptés ont eu beaucoup plus d'influence dans ce monde que les saints vivants.
L'Américain qui, le premier, a découvert Colomb a fait une fâcheuse découverte.
Parmi les lignes les plus sacrées de Shakespeare, je souhaiterais qu'apparaissent un jour en rouge celles que nous devons à un verre de vin bu dans une minute de bonheur.
A vrai dire, de telles gens ne protègent pas le christianisme, ils se font protéger par lui.
Le fait de comprendre une doctrine ne constitue pas une raison suffisante pour la croire vraie.
Le degré le plus haut jusqu'où puisse s'élever un esprit médiocre, mais pourvu d'expérience, c'est le talent de découvrir les faiblesses des hommes qui valent mieux que lui.
Nos journaux sont des légendes de ces temps-ci, c'est ainsi qu'on devrait les appeler. On a calculé et trouvé qu'un quart de chaque feuille est rempli avec des comptes rendus de vieux mensonges, et trois quarts avec des relations de mensonges neufs.
Il me méprise parce qu'il ne me connaît pas et je méprise ses accusations, parce que je me connais.
L'orgueil des hommes est une chose singulière, il ne se laisse pas facilement réprimer; quand on a bouché le trou A, il ressort par un autre trou B avant qu'on ait eu le temps de s'en apercevoir, et si l'on bouche celui-là, il se tient derrière le trou C.
Marivaux à un mendiant en bonne santé: Vous ne pouvez donc pas travailler ? Le mendiant: Ah ! cher monsieur, si vous saviez à quel point je suis paresseux, vous auriez sûrement pitié de moi. La sincérité plut à Marivaux, qui lui fit l'aumône.
Je donnerais bien quelque chose pour savoir au profit de qui, en vérité, ont été accomplies les actions dont on proclame qu'elles ont été accomplies pour la patrie.
Quand les hommes ne marchent pas au rythme des pendules, les pendules se mettent enfin à marcher au rythme des hommes.
C'était un de ces penseurs attentifs qui voient toujours un grain de sable avant une maison.
Il existe des gens qui croient que tout ce qui se dit avec un visage sérieux est raisonnable.
Le savant sain, l'homme chez qui la réflexion n'est pas une maladie.
Mes ennemis ont si peu mis de réflexion en oeuvre contre moi, que je ne vois vraiment pas pourquoi je serais tenu, moi, d'en faire usage contre eux.
Je puis imaginer une époque à qui nos conceptions religieuses paraîtront aussi étranges qu'à nous l'esprit chevaleresque.
N'est-il pas étrange que les hommes se battent si volontiers pour la religion et vivent si peu volontiers selon ses règles ?
On prend des soins exagérés pour prévenir un accident et il vous tombe sur la tête précisément par la faute de ces précautions.
Si une autre génération voulait reconstituer l'homme d'après nos écrits sensibles, elle croirait qu'à notre époque l'homme était un coeur à testicules.
Le spectateur est tout de même rarement assez corrompu pour ne pas reconnaître avec plaisir l'homme naturel dès qu'il rentre en scène.
On peut dire quelque chose de spirituel pour tout et contre tout.
Il est impossible de porter à travers la foule le flambeau de la vérité sans roussir çà et là une barbe ou une perruque.
Et ils sortirent dans la rue avec le vin qui n'était plus dans les bouteilles mais dans les têtes.
Pour bien se rendre compte de ce que l'homme pourrait faire s'il voulait, il suffit de penser aux gens qui se sont sauvés ou on voulu se sauver de prison. Ils ont fait autant avec un simple clou, que s'ils avaient eu un bélier.