Longtemps Claire avait tu ses enfances, non qu'elle en fut honteuse ni orgueilleuse, mais c'était un pays tellement autre et comme échappé du monde qu'elle n'eût pas su le convoquer à coups de mots autour d'une table avec ses amis de Paris. Elle avait laissé les choses parler pour elle.

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Les bruits de la nuit n'appartiennent pas aux vivants.
Il y a de la douceur dans les routines qui font passer le temps, les douleurs, et la vie ; les gestes du matin, par exemple, les premiers au sortir du lit, la radio en sourdine la ceinture du peignoir le rond bleu du gaz sous la casserole le capiton usé des pantoufles les cheveux que l'on démêle avec les doigts, les gestes du matin font entrer dans les jours, ils ordonnent le monde , ils manquent si quelque chose les empêche, on est démangé, et ils sont plus que tous les autres difficiles à partager.
L'homme n'a jamais beaucoup parlé ni compris ce besoin que les femmes ont, souvent, pas toutes les femmes mais presque toutes, de mettre des paroles sur les moments, sur les choses et sur les gens, entre eux, à leur propos, de dire pourquoi et de dire comment, de justifier et d'expliquer, de raconter, de remonter aux sources, de comprendre, de juger, de condamner, d'absoudre, de pardonner, d'éreinter les phrases et les mots, toujours les mêmes phrases et les mêmes mots.
Dans cette ferme, on faisait encore vraiment attention aux bêtes, pas seulement pour l'argent, pour l'honneur aussi, et parce que les bêtes ne sont pas des machines, on sent le chaud de leur corps et leurs yeux posés sur vous ; l'hiver elles dépendent , pour les soins et la nourriture, ça fait devoir, on les connait et elles vous connaissent.
Il aimait les mots fou, folle, folie, s'affoler, follement, toute cette famille d'allumés que la psychiatrie officielle était en train de ravaler au rayon des insuffisants notoires et autres caricaturaux mal embouchés ; il les aimait pour le souffle, pour l'élan, pour l'éclat cru, parce qu'ils sont dansants et disent les choses et sont francs du collier ; fou était son préféré pour l'arrondi des lèvres qu'il suppose, comme un baiser tendre.
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Dans la même œuvre

Il n'y avait pas de paradis, on avait réchappé des enfances ; en elle, dans son sang et sous sa peau, étaient infusées des impressions fortes qui faisaient paysage et composaient le monde, on avait ça en soi, et il fallait élargir sa vie, la gagner et l'élargir, par le seul et muet truchement des livres.
Il pensait que toute sa vie il avait couru après les machines, de plus en plus il avait été esclave des machines ; il fallait d'abord les acheter, en empruntant pour le gros matériel, et quand on arrivait au bout des mensualités la machine était usée, dépassée, on empruntait de nouveau pour en acheter une autre, ça ne finissait jamais ; même si les paysans de sa génération avaient été les premiers à profiter du confort des machines ; il reconnaissait le confort des machines leur puissance leur efficacité ; il pensait à ça, au confort des machines et à l'esclavage que c'était, que c'était devenu
La ville s'apprend par le corps et se retrouve par lui, le pas sonne et claque comme il ne saurait le faire sur la terre souple de l'autre pays
Elle habitait le fortin de sa peur en sentinelle gaillarde et sommaire.
Les filles des affiches sont des bêtes longues et maigres au pelage soigné, elles vendent les produits, elles sont dressées pour ça et appointées.