Pour clore les bans, j'ai choisi la pire phrase de l'Univers, la pire excuse, et en plus j'en suis fier, je ne me rends pas compte, je ne me rends compte de rien : « Je t'aime trop pour rester avec toi sans plus t'aimer vraiment. » Je mériterais la prison pour cette phrase. Des coups de fouet. Le rouet. Le pilori. L'écartèlement.
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Les profs n'ont pas de prénom. Ils n'ont qu'un numéro à jouer et leurs noms de famille s'échangent début septembre dans les cours de récré, comme des sésames vers le savoir ou des promesses pour l'ennui.
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À lire aussi de Nicolas Delesalle
Que reste-t-il d'une idée puisée voilà vingt-trois ans dans un livre lu d'une traite un soir d'adolescence ? C'est une page de - Siddharta Iil souffrait de la maladie d'Alzheimer. Sa mémoire était un paquet déchiqueté après Noël, les enfants Alzheimer s'étaient barrés avec le cadeau. - de Hermann Hesse, un bouquin lu la première fois à l'âge de dix-sept ans sur les conseils d'un professeur de français dont il faudrait parler un jour, on ne rend jamais assez hommage à ceux qui donnent. L'histoire d'un jeune homme qui se cherche, se perd et se retrouve, l'histoire d'une quête qui s'achève au bord d'un fleuve. Le héros écoute couler le fleuve et le fleuve lui raconte que le passé n'existe pas.
Le temps : tout était là, dans ces cinq lettres, cette simple syllabe. J'allais soudain en être riche, ne plus courir après, le nez rivé sur l'ordinateur, le téléphone. Pendant neuf jours, j'allais devenir un milliardaire du temps, plonger mes mains dans des coffres bourrés de secondes, me parer de bijoux ciselés dans des minutes pures, vierges de tout objectif, de toute attente, de toute angoisse. J'allais me gaver d'heures vides, creuses, la grande bouffe, la vacance, entre ciel et mer.
Jésus qui saigne sur sa croix ne me met pas en confiance. Le marketing de l'église m'a toujours stupéfié. On y parle d'amour, mais on accueille le chaland avec de la souffrance brute, un type cloué et qui saigne. Et puis les personnes qui vont à l'église ne sont pas tellement plus rassurantes. Beaucoup de gens très vieux ou alors très tristes et souvent très vieux et très tristes, ça me fiche le vertige tous ces visages parcheminés qui prient sur les bancs, toute cette peur qui marmonne dans les travées.
Ces livres labourèrent la terre dure de mon esprit vide, mais rien n'était encore semé sur ces champs désolés balayés par le souffle de l'aventure.
Dans la même œuvre
Le jour où mon père a débarqué avec son sourire conquérant et la GTS, j'ai fait la gueule. Mais j'ai ravalé ma grimace comme on cache à ses parents l'odeur de sa première clope. J'ai dit “ouais”, j'ai dit “super”, la mort dans l'âme, même si j'avais compris que la GTS pour la GTX, c'était déjà le sixième grand renoncement, après la petite souris, les cloches de Pâques, le père Noël, Mathilde, la plus jolie fille de la maternelle, et ma carrière de footballeur professionnel.
La mort de vieillesse, on doit l'accepter d'un tenant, au comptant, toutes taxes comprises. C'est la vie.
Les nuits d'été, les femmes abandonnent les autoroutes et la mélancolie aux hommes.
Soudain esseulé, je m'en remettais à tous les autres, les adultes, les amis, les rencontres, quels sont les dix livres qui ont été les plus importants pour vous, quels sont ceux qui ont vraiment compté, je posais la question sans hésiter, en déposant un bout de papier et un stylo devant eux, et je repartais avec ma feuille griffonnée dans la poche. Ce n'était plus un bout de papier, c'était un parchemin secret avec un plan pour dix trésors.
Dans sa nouvelle -Funes ou la mémoire-, Borges raconte l'histoire tragique d'un jeune homme de dix-neuf ans hypermnésique; sa mémoire enregistre en permanence chaque détail de sa vie avec une précision horlogère, inutile, et ces souvenirs jaillissent en permanence, chaque jour, l'empêchant de vivre vraiment; il finit par s'enfermer dans une pièce vide pour être sûr de ne plus rien enregistrer. Il faut être capable d'oublier, nous dit Borges, sans ce tri, nous ne pouvons plus exister. La vie, c'est l'oubli, l'oubli, c'est la vie. quel a été mon tri ? Qu'ai-je choisi de sceller dans ce machin cabossé qui me sert de mémoire et qui me définit ?