Jusque là, je n'étais jamais entré dans une librairie. J'avais peur des librairies comme j'avais peur des livres. A mes yeux, les librairies étaient des temples austères, les libraires des moines érudits et effrayants, il était évident que les libraires avaient lu absolument tous les livres qu'ils vendaient et il m'arrivait de scruter discrètement leur front, que je jugeais toujours bombé, en imaginant combien d'histoires dansaient là-dessous.
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Jésus qui saigne sur sa croix ne me met pas en confiance. Le marketing de l'église m'a toujours stupéfié. On y parle d'amour, mais on accueille le chaland avec de la souffrance brute, un type cloué et qui saigne. Et puis les personnes qui vont à l'église ne sont pas tellement plus rassurantes. Beaucoup de gens très vieux ou alors très tristes et souvent très vieux et très tristes, ça me fiche le vertige tous ces visages parcheminés qui prient sur les bancs, toute cette peur qui marmonne dans les travées.
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Avant de devenir un homme, un vrai, de ceux qui préfèrent être achevés d'une balle dans la tête plutôt que de subir un jour de plus cette foutue rhinopharyngite, j'étais un enfant comme les autres : j'adorais avoir un peu de fièvre.
J'ai vu mille films sur l'Holocauste, lu mille livres, je n'avais jamais discuté directement avec un rescapé. L'Histoire incarnée dans une petite bouche, un petit corps, un visage très pâle et de très grands yeux noirs. Bientôt, il n'y aura plus de corps pour incarner l'Histoire. Quand tu liras ces lignes, Anna, il n'y aura plus de témoin direct. Il n'y aura plus que les livres, les documents, Imre Kertész, Primo Levi, Art Spiegelman, Serge Klarsfeld, Alain Resnais et tous les autres, il faudra les lire, les voir, les relire, les revoir, il faudra apprendre à ne pas oublier.
On ne devrait peut-être pas trop s'approcher des choses qu'on imagine. On devrait les laisser au loin, intactes.
J'ai toujours préféré les regards des perdants, il se passe tellement plus de choses dans leurs yeux, des béances, du doute, le silence. La victoire rend con. La défaite ouvre des brèches fascinantes.
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Le jour où mon père a débarqué avec son sourire conquérant et la GTS, j'ai fait la gueule. Mais j'ai ravalé ma grimace comme on cache à ses parents l'odeur de sa première clope. J'ai dit “ouais”, j'ai dit “super”, la mort dans l'âme, même si j'avais compris que la GTS pour la GTX, c'était déjà le sixième grand renoncement, après la petite souris, les cloches de Pâques, le père Noël, Mathilde, la plus jolie fille de la maternelle, et ma carrière de footballeur professionnel.
La mort de vieillesse, on doit l'accepter d'un tenant, au comptant, toutes taxes comprises. C'est la vie.
Les nuits d'été, les femmes abandonnent les autoroutes et la mélancolie aux hommes.
Soudain esseulé, je m'en remettais à tous les autres, les adultes, les amis, les rencontres, quels sont les dix livres qui ont été les plus importants pour vous, quels sont ceux qui ont vraiment compté, je posais la question sans hésiter, en déposant un bout de papier et un stylo devant eux, et je repartais avec ma feuille griffonnée dans la poche. Ce n'était plus un bout de papier, c'était un parchemin secret avec un plan pour dix trésors.
Dans sa nouvelle -Funes ou la mémoire-, Borges raconte l'histoire tragique d'un jeune homme de dix-neuf ans hypermnésique; sa mémoire enregistre en permanence chaque détail de sa vie avec une précision horlogère, inutile, et ces souvenirs jaillissent en permanence, chaque jour, l'empêchant de vivre vraiment; il finit par s'enfermer dans une pièce vide pour être sûr de ne plus rien enregistrer. Il faut être capable d'oublier, nous dit Borges, sans ce tri, nous ne pouvons plus exister. La vie, c'est l'oubli, l'oubli, c'est la vie. quel a été mon tri ? Qu'ai-je choisi de sceller dans ce machin cabossé qui me sert de mémoire et qui me définit ?