Et puis, ces derniers temps, il m'arrive quelque chose d'étrange. Dès que je vois quelqu'un, machinalement je me mets à lui enlever ses cheveux, puis ses joues, ses yeux, comme quelque chose d'inutile, comme quelque chose qui m'empêche même de pénétrer son essence, et j'imagine sa tête rien que comme un crâne et des dents (seuls détails stables). Vous me comprenez ? J'ai l'impression de m'être introduit dans le royaume du calcium.
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Il ne m'avait pas échappé que tous les membres de la famille entretenaient un rapport très personnel avec la maison. Le pacte le plus naturel et le plus palpable était celui de ma grand-mère. Cela faisait fort longtemps qu'elle donnait l'impression de ne plus faire qu'un avec les voûtes, les poutres et les murs porteurs. Sa décision de s'y cloîtrer ne faisait qu'accentuer l'impression de cette lente et inévitable incorporation.
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Les nuages nagent comme des enveloppes géantes, - comme des lettres, - que s'enverraient les saisons.
Les justiciers était la fleur d'un clan, sa moelle et sa mémoire principale. Beaucoup de choses s'oubliaient dans la vie du clan, des hommes et des événements se couvraient de poussière, seuls les justiciers, les petites flammes inextinguibles sur les tumulus du clan, ne s'effaçaient jamais de la mémoire.
Vous comprenez, je suis géomètre, j'ai étudié cette science ; j'ai appris à arpenter les terres et à lever des plans. Et malgré tout, j'erre à longueur d'année sur le Plateau sans pouvoir exercer ma profession, car les montagnards ne reconnaissent à un géomètre aucune compétence. Vous avez vu vous-même comment ils règlent les questions de limites. Avec des pierres, des malédictions, des sorcières et je ne sais quoi d'autre. Quant à mes instruments, ils restent enfermés des années entières dans mon sac de voyage. Je les ai abandonnés là-bas à l'auberge, jetés dans un coin.
Il avait fixé bien des yeux de femmes dans sa vie et beaucoup de ces yeux ardents, pudiques,troublants, délicats, rusés ou fiers, l'avaient aussi fixé, mais jamais de tels yeux. Ils étaient à la fois distants et proches, compréhensibles et énigmatiques, insensibles et compatissants. Ce regard, en même temps qu'il éveillait le désir, avait quelque chose qui vous éteignait, vous transportait au loin, au-delà de la vie, au-delà de la tombe, d'où l'on pouvait se regarder avec sérénité.
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L'explication semblait impossible à fournir, surtout lorsque la conversation tournait, fût-ce de manière indirecte, autour des rapports père-fils. Peut-être la seule chose que j'avais retenue de lui était la conscience de la difficulté à saisir si la tyrannie était bien réelle, ou façonnée par nous. de même que la soumission. Et si, en fin de compte, en un certain sens, on pouvait être l'esclave d'un tyran autant que lui était le nôtre.
Ce propos me chagrina quelque peu. J'aurais souhaité continuer à croire encore un peu aux vertus de la littérature qui n'est pas encore advenue. En fin de compte, je lui devais cette liberté qui n'existait nulle part ailleurs que dans les rêves.
L'espace d'un instant, dans notre perplexité, nous nous escrimâmes à trancher ce qui, des deux choses, était la plus grave: la disparition des oeuvres ou la disparition de soi-même.